Le Québec va rater son objectif 2020 de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), mais prépare son prochain plan d’action sur les changements climatiques, plus ambitieux encore.

Pierre-Olivier Pineau Pierre-Olivier Pineau
Professeur titulaire, chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal

Justin Trudeau nous a promis que le Canada serait carboneutre en 2050, alors que tout le monde sait que nous nous dirigeons droit vers l’échec pour 2030, parce que nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire de réduction des GES.

Les cibles sont toujours plus hautes, mais les discours sur la manière de les atteindre n’évoluent pas. Les plans restent flous, et se résument à quelques images faciles à comprendre : un véhicule électrique, une éolienne, un bac vert. Ce sont des incontournables, mais ils seront loin d’être suffisants. Une petite réflexion sur un succès incontestable contre une autre dépendance est de mise : comment la lutte contre le tabagisme peut-elle guider nos actions contre notre dépendance aux hydrocarbures ?

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

« Aujourd’hui, seulement 30 % du prix de l’essence est des taxes, et elles sont essentiellement dédiées à payer les routes, pas pour dissuader de les utiliser. Pour être efficace, il faut envoyer un signal de prix clair : les produits émettant des GES doivent coûter beaucoup plus cher », écrit Pierre-Olivier Pineau.

Les actions anti-tabac ont clairement donné des résultats : alors qu’environ 40 % des individus fumaient dans les années 70, nous sommes à moins de 15 % maintenant. A-t-on réussi cela en annonçant des objectifs de réduction toujours plus ambitieux et en subventionnant les fumeurs pour qu’ils passent à autre chose ? Non, pas du tout. L’approche a été en fait très simple – même si sa mise en œuvre a été ardue et s’est heurtée à de nombreuses résistances. Les succès en tabagisme reposent sur trois piliers : information, taxation, réglementation.

On a non seulement dit que fumer tuait, mais on l’a clairement illustré sur les emballages – et on a progressivement mis fin à la publicité sur le tabac, qui n’était ni plus ni moins qu’une campagne de désinformation sur les « vertus » de la cigarette.

On a taxé allègement les cigarettes, au point qu’au Québec les taxes représentent aujourd’hui 60 % du prix de vente. Le Québec reste malgré cela la province où fumer est le moins cher, parce que les taxes sont inférieures qu’ailleurs au Canada.

Finalement, on a réglementé de plus en plus sévèrement les lieux où l’on pouvait fumer : plus dans les restaurants, ni dans les bars, ni à 9 mètres des entrées… il ne reste en fait pas beaucoup d’endroits où il est possible de le faire.

En somme, en 50 ans, notre société a réussi à diviser par près de trois le taux de tabagisme, en employant des outils extrêmement puissants : l’information, le prix, les lois. Il nous reste 30 ans pour réduire de 80 % nos émissions de GES… pourrait-on le faire sans que ces outils soient massivement utilisés ?

Il faut informer beaucoup plus les citoyens sur les changements climatiques : ses dangers et les options pour les limiter. Il est aussi grand temps d’envisager de mettre fin aux campagnes de désinformation sur les équipements qui nous font utiliser le pétrole : les véhicules. Environ 12 % de toutes les sommes dépensées en publicité le sont pour les véhicules individuels, laissant croire que votre VUS vous mènera à la plage, au sommet d’une montagne et traversera tous les obstacles sans jamais croiser un autre véhicule. La réalité est très différente.

Aujourd’hui, seulement 30 % du prix de l’essence est des taxes, et elles sont essentiellement dédiées à payer les routes, pas pour dissuader de les utiliser. Pour être efficace, il faut envoyer un signal de prix clair : les produits émettant des GES doivent coûter beaucoup plus cher, ainsi que les équipements connexes qui utilisent des produits émettant des GES. Les économistes ont un nom pour cela : l’écofiscalité.

Enfin, il sera essentiel de réglementer : les bâtiments, les véhicules, les appareils devront être moins énergivores. Les villes devront être redonnées aux transports actifs (marche, vélo) plutôt qu’aux autos stationnées. Les biens devront être réutilisables, réparables et, enfin, recyclables (et effectivement recyclés).

La lutte contre le tabagisme n’aurait pas été un succès sans ces trois éléments. La lutte contre notre dépendance aux hydrocarbures n’en sera pas un sans eux.

Alors même que le problème des changements climatiques est autrement critique que le tabagisme, il est urgent de transférer ces leçons d’un secteur à l’autre.

Si dans les plans à venir ces trois ingrédients manquent, soyez certains que la recette ne donnera pas les résultats attendus.