C’est maintenant un fait : l’Europe est devenue le champ de bataille entre les deux grandes puissances de l’heure, les États-Unis et la Chine. Et on se demande comment elle pourrait bien se tirer des griffes de ces coquins qui ne lui veulent pas que du bien.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Dans un livre publié récemment sur l’avenir de l’Europe, l’actuel ministre français de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire a sonné l’alarme. « Notre continent se retrouve désormais pris en tenailles entre deux puissances, les États-Unis et la Chine, dont nous deviendrons les vassaux si nous ne parvenons pas par notre unité politique, notre puissance économique, notre affirmation culturelle et nos investissements technologiques à en faire des partenaires », écrit-il.

Encore faudrait-il que les États-Unis et la Chine se comportent comme des partenaires et non comme des prédateurs.

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Angela Merkel et Emmanuel Macron participent à un sommet de l’Union européenne à Bruxelles cette semaine.

Or, le week-end dernier, à Munich, lors de la Conférence annuelle sur la sécurité, les deux pays ont jeté le masque et pratiquement sommé l’Europe de choisir son camp, et vite.

Les Américains ont été les plus brutaux. Le secrétaire d’État Mike Pompeo et son collègue de la Défense, Mark Esper, ont ouvert les hostilités avec… des mots d’amour. Ils ont réaffirmé toute leur solidarité avec leurs alliés européens et l’OTAN, ce que les participants à la conférence n’avaient pas entendu depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. « L’Occident est victorieux, a dit Pompeo, et la mort de l’Alliance atlantique a été grossièrement exagérée. »

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Le secrétaire d’État Mike Pompeo à la Conférence sur la sécurité de Munich

Après les fleurs, le pot a suivi. Et c’est Esper qui, pointant la cible qui divise les Occidentaux, la Chine, a dirigé le tir sur les Européens. Il a rappelé le caractère agressif de Pékin dans les conflits territoriaux en mer de Chine et la menace que cela faisait peser sur le monde. « Les Chinois se comportent d’une manière destructrice et menaçante dans la région. Nous devons nous réveiller. »

Le réel enjeu

Ce rappel géopolitique n’était qu’une diversion pour permettre au secrétaire à la Défense de poursuivre sa campagne de peur et d’aborder le vrai sujet de son discours, la guerre commerciale et technologique que se livrent les deux puissances et dont la téléphonie mobile 5G est l’enjeu principal. Là, Esper et les officiels américains ont sonné la fin de la récréation et adopté le registre de l’intimidation envers tous ceux, Européens comme Canadiens, qui oseraient fricoter avec le géant chinois Huawei. « Tout pays qui choisit d’avoir recours à un distributeur non fiable pour la 5G remettra en question notre capacité à partager les renseignements et l’information au plus haut niveau », a tweeté l’ambassadeur américain en Allemagne. En clair, vous êtes avec eux ou avec nous, même si aucune entreprise américaine ne peut concurrencer Huawei.

Les Chinois, bien entendu, n’ont pas apprécié. Ils ont répliqué, mais sans trop d’agressivité, conscients qu’ils grugent chaque jour des parts importantes des marchés européens et tiennent de nombreux États du continent entre leurs mains. « Les États-Unis n’acceptent pas les succès d’un pays socialiste, a répliqué le ministre des Affaires étrangères. Nous avons 5000 ans d’histoire et aucune puissance au monde ne pourra nous arrêter. »

Au milieu de cette bataille, les Européens restent des spectateurs impuissants à cause de leurs divisions. Certains cherchent l’unité afin de faire face, mais ils ne trouvent que la discorde. Emmanuel Macron a appelé tous les Européens à doter le continent d’une politique de défense commune afin d’acquérir une autonomie stratégique et à construire des géants technologiques et industriels en mesure de rivaliser avec les Chinois et les Américains. Qu’a-t-il obtenu comme réponse, lorsqu’il y en a eu ? Une cacophonie.

C’est que les Européens ne partagent pas le même sentiment d’urgence et d’appréciation face à leur environnement géopolitique.

Les pays d’Europe de l’Est en particulier jouent un jeu trouble. Ils refusent toute discussion sur la création d’une Europe de la défense et s’accrochent à l’OTAN. En même temps, ils prennent à grande vitesse le train chinois pour profiter de la manne que représentent les chantiers au cœur du projet des routes de la soie.

On a parfois la nette impression que les deux puissances se sont partagé les rôles pour mieux diviser l’Europe. Aux Américains le travail de contrer les projets d’autonomie stratégique en faisant miroiter l’alliance militaire avec Washington, aux Chinois celui de miner les solidarités économiques et industrielles en offrant à des pays endettés et au chômage élevé des investissements aussi alléchants qu’addictifs.

Que peut donc attendre et espérer l’Europe de tout ceci ? « Des temps hors du commun », écrit, prémonitoire, Bruno Le Maire.