Depuis quelque temps, il y a une idée en vogue voulant qu’il faille légiférer pour réduire la durée de la semaine de travail. Pour certains, comme les apologistes de la décroissance économique, il s’agit d’un impératif environnemental. En réduisant la durée de la semaine de travail, la consommation serait réduite. Pour d’autres, il s’agit d’un impératif moral afin d’atténuer les problèmes d’épuisement. Pour reprendre les propos d’une jeune militante de l’aile jeunesse du Parti québécois durant un congrès la semaine dernière, il faut réduire la durée de la semaine de travail en raison de « notre mode de vie qui est trop vite et qui est mené par le capitalisme ».

Vincent Geloso Vincent Geloso
Collaboration spéciale

Et pourtant, il faut comprendre qu’il n’y a nul besoin de légiférer pour accomplir cet objectif : la croissance économique a tendance à réduire la durée de la semaine de travail ! En fait, il s’agit d’une force historique fréquemment observée par les économistes et historiens économiques.

En 2007, les historiens économiques Michael Huberman et Chris Minns ont publié une étude dans la revue Explorations in Economic History qui documente la baisse du temps de travail depuis la fin du XIXe siècle dans une multitude de pays occidentaux. Ils font remarquer qu’au Canada, en 1870, les Canadiens travaillaient en moyenne 57,2 heures par semaine afin de subvenir à leurs besoins primaires. En 1950 et 2000, cette proportion atteignait 42,3 heures et 39,4 heures par semaine. Une étude similaire produite par Robert Feenstra, Robert Inklaar et Marcel Timmer souligne que l’employé moyen au Canada travaillait 2209 heures par an en 1950 comparativement à 1696 heures par an aujourd’hui.

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Les pays les plus productifs ont des années de travail nettement plus courtes, souligne l’auteur.

Ces chiffres ne tiennent pas compte du fait que nous travaillons une plus petite fraction de nos vies que par le passé. Les économistes Michael Cox and Richard Alm soulignent que la grande tendance est de rentrer plus tard sur le marché du travail qu’auparavant. En sus, nous vivons plus longtemps et pouvons donc jouir des fruits de la retraite. En fait, par le passé, la plupart des travailleurs mouraient avant de prendre leur retraite. Ainsi, une statistique supérieure au nombre d’heures travaillées par an est le pourcentage de notre vie qui est alloué au travail.

En 1870, 61 % de la vie active (excluant ici le temps de sommeil) d’une personne était passée au travail. Aujourd’hui, cette proportion se situe à 28 %.

Tout cela n’inclut pas le fait que nos conditions de travail se sont nettement améliorées. Les emplois physiquement exigeants sont moins prépondérants que dans le passé. Les emplois avec des risques de mortalité importants représentent une plus petite proportion du nombre total d’emplois (et les taux de mortalité au travail baissent constamment depuis 1870 dans les métiers pour lesquels nous avons des statistiques). Ainsi, nos heures de travail sont moins exigeantes que par le passé.

Salaire et productivité

Comment expliquer ces tendances ? En fait, un emploi n’est pas un bénéfice, mais plutôt un coût. Lorsqu’on travaille, on sacrifie du temps qui aurait pu être consacré à nos loisirs. Nous acceptons ce coût puisque nous désirons les biens et services que le salaire offert nous permet d’obtenir. Si notre productivité augmente, notre salaire augmente.

Et si le salaire augmente en raison d’un gain de productivité, il n’est pas nécessaire de travailler aussi longtemps pour acquérir le même panier de biens et services.

C’est pourquoi les économistes ont tendance à observer qu’au-delà d’un certain niveau de salaire, les augmentations salariales ont tendance à produire une baisse du nombre d’heures travaillées. Il s’agit là d’une force puissante menant à la réduction du temps de travail.

Afin de bien voir cette force à l’œuvre, il suffit de regarder la productivité comparativement aux heures de travail. Ce sont les pays les moins productifs (e.g. Indonésie, Colombie, Inde) qui ont les plus longues années de travail (plus de 2000 heures de travail par an). Les pays les plus productifs (e.g. Canada, Japon, Suède, États-Unis) ont des années de travail nettement plus courtes (moins de 1800 heures de travail par an).

Puisque la croissance économique est largement déterminée par la croissance de la productivité, il y a un lien direct à tracer entre notre capacité à jouir de nos temps libres et la croissance économique. Il faut célébrer ce lien et non pas le dénigrer ou l’ignorer comme le font certains !