Le 10 février dernier, nous avons été témoins du démantèlement par la force du camp Unistot’en Colombie-Britannique, où des représentants de la Première Nation des Wet’suwet’en protestaient pacifiquement contre le passage d’un gazoduc sur un territoire qu’ils occupent en continu depuis un millénaire.

Mélissa Mollen Dupuis Mélissa Mollen Dupuis
Responsable de la campagne boréale à la Fondation David Suzuki et co-fondatrice d’Idle No More Québec

Des agents de la GRC armés de chiens et de fusils ont brutalement délogé des matriarches qui interprétaient des chants traditionnels sur leur territoire ancestral. Des journalistes présents ont été menacés par ces mêmes agents de la Couronne pour empêcher une couverture médiatique neutre et indépendante. Cette scène a provoqué l’indignation chez les Premiers Peuples et leurs alliés d’un bout à l’autre du pays et mené à des blocages de voies ferrées en solidarité.

Alors que l’on cherche une sortie de crise et que le monde économique se mobilise pour réclamer un dénouement par la force, il est important de comprendre les origines profondes de cet affrontement.

Un des enjeux mal compris à l’origine de la présente crise est la dualité des juridictions qui découlent de la Loi sur les Indiens ou du droit ancestral qui date d'avant les premiers contacts et la création du Canada.

D’une part, la Proclamation royale de 1763 reconnaît des droits aux Premiers Peuples, mettant en place un processus de traités futurs par lequel le gouvernement reconnaît le leadership traditionnel autochtone et le fait que les territoires non cédés le sont encore.

D’autre part, la Constitution canadienne de 1867 place les Premières Nations sous tutelle effective en accordant la juridiction des « Indiens et les terres réservées pour les Indiens » au gouvernement fédéral. C’est sur cette base que la Loi sur les Indiens sera adoptée et modifiée avec le temps pour créer les pensionnats, rendre illégales les cérémonies traditionnelles et instaurer le système des réserves.

L’État canadien profite de cette tutelle pour établir et conserver, encore aujourd’hui, sa mainmise sur des territoires appartenant encore légalement aux Premières Nations. C’est ce qui permet à la Couronne de poursuivre l’extraction et le passage des ressources sur les territoires non cédés des Premières Nations.

Ce système de dépossession s’appuie sur le démantèlement des formes traditionnelles de leadership au profit du modèle des chefs et des conseillers reconnus par la Loi sur les Indiens qui se retrouve aujourd’hui un peu partout au Canada.

Mais après plus d’un siècle, ce régime n’a pas réussi à étouffer complètement les systèmes traditionnels qui ont survécu et sont encore présents aujourd’hui sous des formes différentes selon les nations.

Le droit canadien reconnaît d’ailleurs lui-même l’autorité encore existante de cette forme de leadership sous l’article 35 de la Constitution de 1982 et avec l’arrêt Delgamukw en 1997. Le leadership traditionnel s’applique encore aux territoires non cédés alors que les conseils de bande ont autorité sur le territoire des réserves. Le tout peut se compliquer encore plus quand certains chefs portent les deux coiffes.

L’État canadien profite en ce moment de cette dualité pour diviser les communautés et ainsi faciliter le passage de l’industrie en négociant avec des chefs qui ne possèdent pas entière juridiction sur les territoires en jeu.

C’est le cas de la parcelle de territoire où l’occupation a été démantelée par la GRC.

Le fédéral, les provinces et l’industrie tirent également profit de la dépendance économique des communautés pour forcer le passage de projets de ressources naturelles sur leurs territoires en menaçant de retenir des financements essentiels pour assurer le bien-être de leurs populations. 

Pour les chefs dans la réserve, qui font face à la pauvreté causée par le sous-financement systématique de leurs communautés, il est extrêmement difficile de refuser un projet comme Coastal GasLink. Entre l’impérative nécessité de subvenir aux besoins quotidiens de communautés qui sont maintenues dans la pauvreté depuis des générations et le droit de maintenir leur identité, et donc de protéger leurs territoires traditionnels, la pression est énorme…

C’est ainsi que 20 conseils élus des Premières Nations le long du tracé, dont cinq conseils de bande wet’suwet’en, ont consenti au passage du gazoduc. Quelle autre option ont-ils ? Comment choisir ?

C’est pour cela que nous sommes aujourd’hui témoins d’un blocus d’ampleur pancanadienne. Les jeunes, les aînés, les femmes et les hommes autochtones que vous verrez se faire criminaliser dans les prochains jours et dans les prochaines semaines agissent pacifiquement et en solidarité pour réclamer, encore une fois, qu’on reconnaisse leurs droits sur leurs territoires non cédés, qu’on reconnaisse leur leadership traditionnel, et qu’on cesse de les maintenir dans la tutelle, la pauvreté et la dépendance pour ensuite leur imposer plus facilement des projets d’extraction de ressources qui érodent encore leurs territoires et leurs modes de vie ancestraux. Ce n’est qu’un épisode de plus dans un film qui dure depuis 500 ans.

La cause des Wet’suwet’en est importante parce qu’elle est un test fondamental pour la suite de la réconciliation au pays et pour la manière dont seront abordés les projets de ressources naturelles comme le gazoduc GNL qui traversera trois territoires autochtones au Québec, et où les mêmes pratiques de division seront appliquées par l’industrie pour opposer autochtones contre autochtones, Québécois contre Québécois ou Québécois contre autochtones.

Les voies ferrées sont bloquées parce que celles de la réconciliation ont été fermées. C’est par le dialogue et non par la force que l’on pourra sortir de cette impasse.