Loin de moi l’idée de casser du sucre sur le dos du monde syndical. Je suis intimement convaincu que plus une société est syndiquée, plus elle est juste et équitable. Les pays scandinaves, dont on s’inspire souvent, affichent des taux de syndicalisation deux fois plus élevés qu’au Québec.

Alexandre Taillefer Alexandre Taillefer
Collaboration spéciale

Mais force est d’admettre que le monde du travail a évolué et que la mission première d’un syndicat, qui était de défendre les intérêts des moins nantis, perd de plus en plus de sa superbe.

En acceptant d’introduire des « clauses grand-père » qui ont créé des iniquités flagrantes entre les générations d’employés, les syndicats ont accepté de faire un compromis moral qui les hante toujours. Ils ont aussi souvent fait fi de la compétitivité des entreprises en imposant des conditions d’emploi hors salaire souvent déstructurantes et qui nuisent aux emplois en fin de compte.

La classe moyenne et la classe moyenne+

Le Québec est de loin l’endroit en Amérique du Nord où la présence syndicale est la plus élevée, avec un taux supérieur à 38 %. Mais ce chiffre camoufle une double réalité : 84 % des employés du secteur public sont syndiqués alors que moins de 23 % des employés du secteur privé le sont. Si l’on rajoute les 550 000 travailleurs autonomes, c’est moins de 20 % des Québécois du secteur privé qui sont représentés par un syndicat.

On entend souvent dire que les employés du secteur public n’ont pas d’aussi bonnes conditions que ceux du secteur privé. S’il est vrai que les conditions salariales dans le secteur privé se sont accrues plus rapidement que dans le secteur public dans les dernières années, les bénéfices sociaux auxquels les fonctionnaires ont droit font l’envie de bien des employés, mais aussi de bien des employeurs et des entrepreneurs.

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« En acceptant d’introduire des “clauses grand-père” qui ont créé des iniquités flagrantes entre les générations d’employés, les syndicats ont accepté de faire un compromis moral qui les hante toujours », écrit Alexandre Taillefer.

Au premier plan, le régime de pension à prestation déterminée. Un couple d’enseignants qui a travaillé 30 ans pour le système public et qui gagnait à deux 160 000 $ touchera une pension à vie indexée de 96 000 $. Cette pension équivaut à une accumulation de près de 2 millions dans un REER. Vous en connaissez beaucoup, des gens qui réussissent à amasser cette somme, même avec une contribution annuelle de leur employeur ?

Il est difficile pour monsieur et madame Tout-le-Monde de comprendre pourquoi les syndicats comparent les conditions salariales des enseignants les mieux payés au Québec avec ceux de l’Ontario, et non pas avec celles des enseignants qui commencent ici même et qui font face à un travail et à des responsabilités similaires. Ou pire encore, avec les conditions de la vraie classe moyenne, celle qui gagne 39 822 $ par année.

L’idée n’est pas de tirer les nantis vers le bas.

Nous sommes plusieurs à croire qu’un enrichissement collectif profitera à tous. Le capitalisme aura été, plus que n’importe quel autre système auparavant, celui qui aura réduit les écarts entre les plus riches et les plus pauvres, entre les hommes et les femmes et entre les différentes générations.

Ce n’est pas dire que le capitalisme est sans faille, mais il l’est assurément moins au Québec qu’aux États-Unis, par exemple. Il mérite toutefois d’être amélioré, de le contraindre à considérer le bien commun comme partie prenante. Et un dialogue constructif entre les employeurs et les employés est absolument nécessaire pour y arriver.

Il est temps aujourd’hui pour les syndicats de procéder à un examen de leur rôle et de leur objectif dans notre société.

S’ils persistent à passer la majorité de leur temps à défendre ceux qui obtiennent parmi les meilleures conditions d’emploi dans notre société sans se soucier du climat de travail qui les attend quotidiennement quand certains font de l’obstruction systématique, sans se soucier de l’enthousiasme et de l’adhésion des travailleurs envers leur entreprise, ils continueront à perdre du lustre et de la pertinence dans la tête des nouvelles générations.

Il est aussi temps d’entendre davantage les syndicats sur les injustices qu’entraîne le statut de travailleur autonome, de les entendre sur les emplois précaires autrement qu’en promouvant machinalement un salaire à 15 $, puis à 18 $ quelques années plus tard quand la pénurie de main-d’œuvre aura finalement joué le rôle qui leur était dédié.

Il est temps de les entendre sur les iniquités intergénérationnelles qu’a entraînées l’introduction des clauses grand-père et qu’entraîneront le vieillissement de la population et les engagements financiers monstrueux qu’ils laissent derrière. Il est temps de les entendre intelligemment sur la fiscalité des entreprises, mais aussi sur le travail non déclaré, deux plaies pour les coffres de l’État.

Il est temps de les entendre défendre un congé parental consacré aux hommes, d’expliciter leur position quant au télétravail et à la robotisation autrement qu’en voulant sauver des postes plutôt que protéger les individus qu’ils représentent en promouvant leur requalification.

Bref, il est grand temps de les voir s’interroger sur le rôle qu’ils souhaitent jouer dans notre société et les voir redéfendre les moins nantis et les grandes idées sociales, ce pour quoi ils ont été créés. On leur souhaite sincèrement, parce qu’il en va de leur survie, soit, mais il en va aussi d’une plus grande équité sociale et, par ricochet, d’une société plus riche et plus heureuse dont nous bénéficierons tous.