Ma chère grand-maman,
Tu en es presque à ton dernier souffle. Ça fait maintenant 12 ans que tu t’en vas à petit feu. Au début, on arrivait même à en rire, toi et moi, de cette maladie qui te dépossède peu à peu de ta mémoire. 

Florence Cayouette  Florence Cayouette 
La grand-mère de l’auteure souffre d’une maladie dégénérative

Tu redécouvrais tout. Tu nous disais par exemple que c’était « la première fois que tu mangeais du poulet » et que « c’était donc bon ». 

Depuis cinq ans, tu déclines à vitesse grand V. D’abord, les noms qui t’échappent. Ensuite, les visages que tu ne reconnais plus. Puis, la peur, la douleur, les cris. Maintenant, c’est silence radio. Tu ne parles plus, tu ne bouges plus, tu n’arrives plus à déglutir. On te nourrit, on te lave, on te change, on t’installe dans un fauteuil et tu dors devant la fenêtre. Que te reste-t-il si ce n’est qu’un semblant de conscience çà et là ? 

Depuis que j’ai discuté avec ton médecin, il y a quelques jours, je suis sous le choc. J’ai appris qu’on te donne encore une quinzaine de médicaments par jour !

Des antihypertenseurs, un anticoagulant, un antiacide, des hypoglycémiants, des analgésiques, des vitamines et même un antidépresseur. Sans oublier ton stimulateur cardiaque, toujours bien implanté dans ta poitrine. 

On te fait manger trois repas par jour, toi qui ne sembles même pas ressentir la faim ni la soif. Et maintenant que tu t’étouffes avec les aliments, on continue la même recette, mais cette fois en purée. 

Tant de questions

À l’heure des grands débats sur l’élargissement des critères de l’aide médicale à mourir, je me pose tellement de questions. Comment as-tu pu en arriver là ? Quelle est la solution ? Ce que je sais, c’est que tu n’aurais pas voulu de cette fin. Tu n’aurais jamais accepté pareille atteinte à ta dignité. 

Pourquoi n’allons-nous pas à ton rythme, tout simplement ? Si tu n’arrives plus à te lever ou à bouger, que toutes tes articulations te font si mal, pourquoi ne pas te laisser au lit, le seul endroit où tu sembles confortable, où tu sembles trouver la paix ?

Si tu n’as pas faim et que tu n’arrives plus à manger, pourquoi t’enfoncer une cuillère dans le fond de la bouche ?

Pourquoi continuer à t’écraser toutes tes pilules et à te les administrer ? Pourquoi ne pas te laisser partir, tout simplement ? Pourquoi ne pas soulager tes souffrances et laisser cette sale maladie compléter ses ravages ? 

Aujourd’hui, le médecin nous a dit qu’il allait changer ton « niveau de soins ». Que tu allais désormais être considérée comme une personne « en fin de vie ». Qu’on cesserait de te donner toute cette panoplie de médicaments. Qu’on t’éviterait ces souffrances et ces humiliations. Je dis « enfin ! », mais j’ai tout de même envie de hurler que ça fait cinq ans que tu es « en fin de vie ».