La France ayant ratifié le statut de Rome qui reconnaît la Cour pénale internationale (CPI), advenant sa condamnation dans l’affaire du pognon libyen, je pense que Sarkozy mériterait aussi d’être jugé à la CPI pour trahison contre l’humanité. Je m’explique.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Quand je regarde ce qui passe en Libye, la seule image qui me vient en tête, c’est le scénario qui se joue lorsqu’une grosse proie tombe dans la savane. Quand un gros ongulé s’effondre dans la savane, les compétitions, affrontements et jeux d’influence de toute sorte entre carnivores s’organisent rapidement autour de sa carcasse. 

Très souvent, ce sont les volées de vautours qui, de leurs yeux perçants et de leurs piaillements sinistres, tombent du ciel pour enfoncer leur tête dénudée dans les entrailles de la bête.

Friands de viscères, les gros mâles exigeront prestement par la force que les plus petits attendent qu’ils finissent de manger avant d’ambitionner. Mais bientôt, ces oiseaux se feront abréger leur repas par l’arrivée des hyènes qui s’empareront de la bête morte. Délogés de la grande mangeaille, les vautours stationneront non loin du repas en espérant profiter de la moindre faille dans le dispositif des hyènes pour foncer sur la proie et en arracher rapidement un morceau. Il arrive aussi que les effluves de boustifaille parviennent aux narines des lions qui, contrairement à la croyance populaire, ne lèvent pas le nez sur la charogne quand la chasse n’est pas fructueuse. Ils viendront évincer les hyènes qui essayeront incessamment de revenir à la table en hurlant au ciel leur frustration.

En peu de temps, la carcasse deviendra le terrain de toutes les convoitises. Les vautours, les corbeaux et les marabouts se tiendront non loin des hyènes, mais aussi des lycaons qui, en bande organisée, peuvent même déloger les lions par la force du nombre. De cette grosse proie généreuse, chacun voudra obtenir un morceau. Voilà une situation hypothétique qui rappelle ce qui se passe aujourd’hui en Libye. Ce riche pays est devenu une grosse proie, objet de toutes les convoitises, et un lieu de convergence de beaucoup de nations prédatrices. Pendant que certains profitent du chaos pour y écouler des armes, d’autres voient le territoire libyen comme une carte maîtresse pour leurs ambitions géopolitiques. Mais, toutes ces armées et influences étrangères qui y débarquent en disant vouloir le bien des Libyens cherchent davantage à le prendre qu’à le faire.

Difficile de ne pas être cynique quand on voit des pays de l’OTAN se réunir en Allemagne pour parler de stabilité en Libye.

L’OTAN qui s’inquiète de ce qui passe en Libye, c’est un peu comme un pyromane qui revient sur le lieu de l’incendie qu’il a allumé pour pleurer avec les propriétaires de cette résidence familiale.

Oui, la campagne militaire en Libye a été mandatée par l’ONU, mais ce qu’on oublie souvent de préciser c’est que la bénédiction a été obtenue avec l’acharnement d’une personne : Nicolas Sarkozy. Souvenons-nous. Isolé en Europe dans son désir d’instaurer une zone d’exclusion aérienne en Libye, Sarkozy s’était tourné vers la Ligue arabe pour le soutenir. Il savait en effet que le roi Abdallah d’Arabie détestait le colonel libyen.

En cause, en mars 2009, devant tous les dirigeants du monde arabe réunis à Doha, le belliqueux chef de Tripoli avait qualifié le monarque saoudien de marionnette au service des Britanniques et des Américains. Pour lui faire payer son arrogance, l’Arabie saoudite pèsera alors de tout son poids, très lourd, pour que la Ligue arabe demande à son tour cette zone d’exclusion aérienne que voulait Sarkozy. Avec ce coup de main béni, le duo Sarkozy-Juppé réussira à convaincre Barack Obama et David Cameron que le combat qu’ils allaient livrer en Libye était noble et indispensable pour la protection des populations civiles contre les troupes de Kadhafi qui planifiaient de massacrer des insurgés retranchés à Misrata et Benghazi.

PHOTO GETTY IMAGES

« Bientôt, ces oiseaux se feront abréger leur repas par l’arrivée des hyènes qui s’empareront de la bête morte », écrit Boucar Diouf.

Le mandat du Conseil de sécurité des Nations unies dans la poche, Sarkozy est allé en guerre avec sa coalition. Une guerre qu’on nous avait présentée comme une entreprise préventive de protection des civils contre un imminent carnage. Pourtant, sans vouloir excuser Kadhafi pour ses dérives autoritaristes et violentes, on sait aujourd’hui que cette entreprise militaire sur fond de nobles sentiments était bien plus un honteux projet personnel de convoitise des richesses de ce pays; un cas typique d’impérialisme sauvage et dominateur.

En septembre 2016, la Commission des affaires étrangères du Parlement britannique, qui s’est penchée tardivement sur la question, est arrivée à la conclusion que la décision de bombarder la Libye en 2011 était « fondée sur des postulats erronés ». Elle ajoute même que les véritables motivations de Nicolas Sarkozy étaient bien plus de servir les intérêts de son pays, de mettre la main sur plus de pétrole libyen et d’accroître l’influence de la France en Afrique du Nord.

Les parlementaires britanniques ont également souligné que cette guerre était indissociable des intérêts politiques personnels de Sarkozy.

Ce faisant, ils confirmaient dans leur rapport ce que beaucoup de gens soupçonnaient largement. Rappelons ici que les premières bombes de la France ont commencé à tomber quand le fils du dictateur libyen, Saïf Al-Islam, a sorti des infos que Sarkozy ne voulait certainement pas entendre. Il a demandé à Nicolas de rembourser l’argent que son père lui avait donné pour sa campagne de 2007, que certains évaluent à 50 millions d’euros.

Il suffit de lire toutes les révélations apportées sur le sujet par le site Mediapart.fr pour comprendre à quel point les liens entre Kadhafi et Sarkozy avaient été solidement resserrés par l’argent du pétrole libyen. L’un voulait se faire lécher proprement pour redevenir fréquentable après sa désignation comme commanditaire de l’explosion du vol 103 de la Pan Am et l’autre était convaincu que l’argent n’a pas d’odeur quand il peut mener à la présidence.

PHOTO ERIC FEFERBERG, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Mouammar Kadhafi a rendu visite à Nicolas Sarkozy
à Paris, en décembre 2007.

Alors, en octobre 2005, Mouammar Kadhafi, diabolisé par l’Occident, a accueilli Sarkozy en Libye et il s’est passé quelque chose. Même si l’histoire ne dit pas s’il y a eu un trip-au-lit entre les deux pendant cette visite, comme dirait Jay Du Temple à Occupation double, on sait qu’il a eu bien des rapprochements qui ont donné à Sarkozy l’envie de revoir son richissime ami. Si bien qu’en décembre 2007, en visite à Paris avec ses lunettes noires qui lui donnaient l’allure d’une rock star du désert, Kadhafi avait installé une tente bédouine dans le parc de l’hôtel Marigny et demandé que Sarkozy vienne le voir. Que voulez-vous, quand on tient solidement quelqu’un par les couilles, on n'a pas besoin de forcer pour lui faire comprendre qui est le patron.

Aujourd’hui, rares sont les gens qui pensent que ce sont de simples bons sentiments qui ont guidé la décision du président français d’aller en guerre. Toutes les révélations sur les liens entre Sarkozy et Kadhafi qui continuent de défrayer la chronique semblent démontrer que le président français cherchait aussi une façon d’empêcher que ses propres squelettes ne sortent des dunes du désert libyen et viennent le hanter à l’Élysée. En fait, La campagne militaire de 2011 en Libye cache un scénario qu’on a déjà vu en Irak avec la propagande de George Bush autour d’armes de destruction massive qui n’ont jamais existé. Résultat, comme l’Irak avant elle, la Libye aussi est aujourd’hui devenue un énorme bourbier, pour ne pas dire un volcan actif dont les projections brûlent le Sahel et font beaucoup de morts.

Pendant les dernières années de son règne, le colonel Kadhafi disposait d’un arsenal évalué à 50 milliards de dollars par les experts.

En plus d’une partie de cet armement qui s’est évanouie dans la nature, la Libye instable est devenue également un gigantesque marché d’armes pour tous les groupes djihadistes qui traumatisent le Sahel. Sans établir un lien de causalité directe généralisé, les spécialistes de la question s’accordent sur le fait que depuis la mort de Kadhafi et la déstabilisation de son pays, le Sahel est devenu le lieu de prédilection de tous les mouvements extrémistes et criminels qui y assassinent des gens par milliers. Juste pour cette année, l’ONU évalue le nombre de victimes du djihadisme au Sahel à 4000. Ajoutez à ces carnages les centaines de milliers de réfugiés au Burkina Faso, au Mali et au Niger et vous comprenez toute l’ampleur de la malédiction libyenne.

Maintenant, en dehors de la France de Macron qui s’active fortement dans le Sahel et l’Amérique qui l’assiste avec des drones et des infos, où sont passés les autres pays qui ont participé à déstabilisation de la Libye ? Que font de significatif la Belgique, la Bulgarie, le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Espagne, les Pays-Bas, la Roumanie, la Grèce, la Turquie, l'Arabie saoudite devant tous ces Africains qui meurent par milliers, indirectement victimes d’une guerre qui n’était pas la leur ?

Pendant que les pays du Sahel enterrent leurs morts et que les réfugiés pleurent la terre de leurs ancêtres, la Libye voit discrètement ou ostensiblement converger sur son territoire bien des nations prédatrices qui la perçoivent désormais comme une proie imposante agonisant dans la savane. L’enjeu ici : qui se taillera la part du lion ?