En réponse au texte de Mathieu-Robert Sauvé, « Ni fou ni génie, Nelligan était un demi-poète », publié le 2 février 

Vincent Lambert et Karim Larose
Respectivement professeur au cégep de Limoilou et professeur à l’Université de Montréal*

Depuis la publication du livre controversé d’Yvette Francoli, Le naufragé du vaisseau d’or, en 2013, certains lecteurs semblent réellement adhérer à la thèse discréditée selon laquelle Louis Dantin est le véritable auteur des poèmes d’Émile Nelligan.

La semaine dernière, dans un texte d’opinion qu’il qualifie de « petite bombe du dimanche », le journaliste Mathieu-Robert Sauvé soutenait encore cette position. Nous lui avons demandé si, avant d’écrire son texte, il avait au moins lu la réfutation point par point du Naufragé effectuée par les professeurs Annette Hayward et Christian Vandendorpe dans un texte de 96 pages publié dans la revue @nalyse, en ligne sur la Toile. M. Sauvé a été honnête : il ne l’avait pas fait. Il n’avait pas pris la peine de s’informer sur le fond du débat, lui qui défend pourtant le principe de « recherches rigoureuses », qui sont « la vertu cardinale de l’intellectuel ».

S’il l’avait fait, il aurait découvert que la démonstration du Naufragé n’a pas fait l’objet d’un silence de « l’institution », pressée de « cacher » la vérité : elle a au contraire été soigneusement lue, puis invalidée.

Tout simplement parce que le livre abonde en erreurs factuelles, en suppositions mal étayées, en conclusions trop rapides.

Il fait de Dantin un marionnettiste de l’ombre, masqué sous des identités multiples. Non seulement se cacherait-il derrière Nelligan, mais il serait aussi l’auteur de textes signés par Joseph Saint-Hilaire ou Henry Desjardins, entre autres, en plus d’avoir écrit une centaine de poèmes en prose sous le pseudonyme de Silvio. Or, cette lecture est minée par des anachronismes, des omissions révélatrices, des rapprochements invraisemblables entre des textes qui n’ont que de vagues ressemblances.

Un exemple parmi d’autres ? Selon Francoli, deux poèmes, de Nelligan et de Dantin, recourent à des formules semblables qu’elle souligne en italique. La comparaison, écrit-elle, « ne laisse aucun doute là-dessus : ils sont de la même plume » : 

[…] je ferai, si j’aborde à la gloire,

Fleurir tout un jardin de lys et de soleils

Dans l’azur d’un poème offert à sa mémoire. (Nelligan)

Et je les fleurirai de mon culte pieux,

Je baiserai chaque repli de leurs phalanges,

Je serai leur poète, et d’un cœur radieux

Je mettrai dans tes doigts des bagues de louanges (Dantin)

Ici, l’usage pour le moins élastique de l’italique veut laisser croire à une grande similitude. Mais les seuls points communs des deux textes tiennent en trois mots (« fleurir », « poète », « sœur »), ce qui est tout sauf exceptionnel dans la poésie de l’époque. Cette lecture tendancieuse est récurrente dans Le naufragé. Elle indique une instrumentalisation des textes assez troublante et compromet toute l’analyse. Comme l’écrit Michel Biron dans une autre critique, cet essai « nous convainc surtout de son propre biais ».

Les vérifications qui s'imposent

En plus de nourrir une sorte de théorie du complot dans laquelle tremperaient plusieurs acteurs du monde littéraire du début du XXe siècle, la thèse du Naufragé table en fait sur notre fascination naturelle pour le « drame » littéraire. Ne pas s’y complaire semble aux yeux de Sauvé être le signe d’une volonté de préserver le « monument » Nelligan.

Pourtant, au départ, le monde de la recherche a plutôt été intrigué par la publication de ce livre. Quoi de plus exaltant, en effet, que la plus grande supercherie de l’histoire de la littérature québécoise !

Mais cela ne dispensait pas de faire les vérifications qui s’imposent. Et loin de montrer un « acharnement » suspect de la part d’une élite complotant pour masquer la vérité, comme le pense Sauvé, de telles vérifications relèvent d’un souci de rigueur élémentaire. Ce qui est autrement plus suspect, c’est qu’on diffuse une thèse aussi improbable sans poser la moindre question, et en ignorant délibérément ce qui pourrait la contredire.

Le naufragé tente, après tout, de déposséder un auteur de son œuvre. Si, un jour, un historien publie un livre affirmant qu’en réalité René Lévesque était fédéraliste, on s’attendra à ce que des spécialistes se penchent sur la nature des preuves avancées et que les journalistes, de leur côté, en rendent compte avec circonspection. Jusqu’à maintenant, dans le dossier Nelligan, c’est la rigueur journalistique qui fait défaut. Le résultat, c’est que la thèse du Naufragé continue de circuler.

Du reste, ce n’est pas seulement Nelligan qu’il faut défendre ici, c’est aussi Dantin, son profond engagement envers la littérature, son travail éditorial, sa probité intellectuelle. Déjà en 1938, Claude-Henri Grignon l’accusait d’avoir écrit, ou réécrit, les poèmes de Nelligan. La longue réponse de Dantin, stupéfait, se trouve dans une lettre à son ami Germain Beaulieu, dont on ne retiendra qu’une phrase, d’une humilité désarmante : « Je n’ai pas refait ses poèmes, parce que j’étais incapable de les avoir faits. » En l’absence de preuve convaincante du contraire, la moindre des choses serait de lui laisser le dernier mot.

* Vincent Lambert est l’auteur de L’âge de l’irréalité (Nota bene, prix Victor-Barbeau) et de Mirabilia (Le Quartanier) ; Karim Larose est directeur du Centre d’archives Gaston-Miron et auteur de La langue de papier (Presses de l’Université de Montréal)