La dépréciation de ces sites, comme les carrières en fin de vie industrielle, est tellement ancrée dans notre imaginaire que les formes de vie qui s’y installent sont perçues comme artificielles et sans valeur.

Andrée Gendron Andrée Gendron
Biologiste, co-porte-parole du mouvement citoyen Projet carrière vivante

Les efforts pour freiner le déclin de la biodiversité ont surtout porté sur la conservation de milieux naturels intacts (forêts centenaires, tourbières) au détriment d’écosystèmes moins attrayants (friches, milieux perturbés), mais tout aussi déterminants.

Malgré leur importance stratégique, ces habitats de transition figurent toujours au bas de la liste des sites à préserver tout comme avant eux les milieux humides.

Prenons le cas particulier des carrières en fin de vie industrielle, comme cette ancienne briqueterie de La Prairie qui a récemment retenu l’attention des médias locaux et nationaux. Le propriétaire des lieux, qui considère cet immense territoire comme un « grand trou de roches », a entrepris de le remblayer pour en faire un projet immobilier.

Au premier abord, il est vrai que ce site post-industriel ne paie pas de mine. Le passant pressé y voit une désobligeante plaie dans l’écorce terrestre. Mais si on y regarde de plus près, on réalise que ce lieu est éminemment vivant. Ici, une colonie de sternes pierregarin nichant sur les monticules pierreux près d’un plan d’eau où trouvent refuge une multitude de bernaches. Là, des mares temporaires grouillantes de vie aquatique. Au loin, une grande aigrette marchant élégamment sur les rives en quête de poissons…

Malheureusement, dans ce cas de figure, cette vie naissante se conjugue dorénavant à l’imparfait, le propriétaire ayant fait ce qu’il fallait pour la rayer de la carte.

Succession écologique

C’est que la dépréciation des sites perturbés est tellement ancrée dans notre imaginaire que les formes de vie qui s’y installent sont automatiquement perçues comme artificielles et sans valeur par le profane comme par les ministères chargés d’appliquer les lois environnementales.

Ce qui s’y déroule est pourtant la manifestation d’un processus des plus naturels appelé succession écologique, par lequel les écosystèmes évoluent suivant une succession chronologique de stades, de la recolonisation jusqu’au climax.

Dans une carrière, l’activité extractive a sculpté le paysage, révélant des milieux neufs qui sont progressivement colonisés par un cortège d’espèces pionnières. Celles-ci sont non seulement les premières à conquérir des milieux vierges, ce sont aussi des organismes facilitateurs qui catalysent les changements nécessaires à l’établissement d’autres espèces. C’est ainsi que la vie prépare la vie.

Un récent article du New Scientist intitulé « Hidden hotspots » souligne justement l’importance de conserver des sites perturbés comme les carrières abandonnées et d’en faciliter la renaturalisation, notamment parce que ces milieux accidentés contribuent à la diversité géologique.

Les recherches démontrent d’ailleurs que dans les régions tempérées, plus un paysage est géodiversifié, plus il est en mesure de rencontrer les exigences d’une variété d’espèces.

Au cours de la décennie 2010, de nombreuses initiatives visant la restauration écologique de carrières ont vu le jour de par le monde grâce à la collaboration entre industriels, scientifiques et ONG.

Citons le programme Life in Quarries, qui cherche à péréniser le potentiel d’accueil de la biodiversité dans les carrières pendant et après la phase d’exploitation, la Cement Sustainability Initiative (CSI), le projet RESTORE ou encore la conférence Quarries Alive sur les services écosystémiques et la biodiversité dans les sites minéraux. Ces activités ont conduit au développement d’une solide expertise scientifique et technique dont nous pourrions profiter.

Au lieu de cela, le ministère québécois de l’Environnement continue de considérer les carrières comme des réceptacles pour l’enfouissement de matières dont on ne sait que faire.

La récente modernisation du règlement sur les carrières et les sablières (2017) aurait pourtant été l’occasion de s’affranchir de cette vision archaïque qui privilégie les cycles économiques au détriment des cycles écologiques.

Mais loin de favoriser la prise en compte du potentiel des carrières abandonnées pour la biodiversité, les modifications réglementaires qui ont été adoptées visaient plutôt à faciliter le recours aux sols faiblement contaminés comme matériaux de remblaiement et à priver les municipalités, et par extension les citoyens, de leur pouvoir d’influence sur le devenir de ces sites après leur vie industrielle.

Si les environnementalistes ont parfois la tête dans les nuages, force est de constater que celle de nos dirigeants se trouve bien enfoncée dans le sable, prisonnière de vieilles façons de faire et surtout impuissante à réagir face à la crise environnementale sans précédent dans laquelle nous sommes tous plongés.