Cette lettre s’adresse au ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur du Québec, Jean-François Roberge.

Mireille Estivalèzes Mireille Estivalèzes
Professeure en éducation à l’Université de Montréal

Monsieur le Ministre, nous avons appris récemment votre décision de réviser en profondeur le cours d’éthique et culture religieuse et en transformant celui-ci, de réduire considérablement la place de la culture religieuse qui, à votre sens, occupe beaucoup trop d’espace dans l’éducation des jeunes.

Nombre de représentations caricaturales du volet culture religieuse, reflétant des combats idéologiques parfois antireligieux, ont circulé ces derniers temps. Cela a eu pour effet, à la suite d’un procès médiatique où ce sont surtout les accusateurs qui avaient la parole, leurs propos étant repris en boucle dans une sorte de chambre d’écho, de désigner la culture religieuse à la vindicte populaire et de la juger coupable : au mieux d’être inutile, au pire, source de malfaisance.

Or, ce procédé révèle une méprise majeure entre les convictions personnelles des détracteurs et ce qu’ils présentent comme étant leur connaissance du programme.

Et c’est exactement à la démarche inverse qu’invite l’approche culturelle du religieux : prendre de la distance avec ses propres représentations du monde, faire place à autre que soi, chercher à comprendre le monde dans sa pluralité et dans sa complexité.

Cette dernière n’est pas uniquement religieuse, mais qui peut dire sérieusement que pour saisir le monde aujourd’hui, il n’est nul besoin de connaissance sur les religions ? La résurgence de l’antisémitisme aux États-Unis et en Europe, le poids du vote évangélique dans la campagne présidentielle américaine, les graves tensions entre sunnites et chiites, en particulier entre l’Iran et l’Arabie saoudite, les discours écologistes du pape François ne sont que quelques exemples récents de questions dont la pleine compréhension exige un minimum de culture religieuse.

Ici même, au Québec et au Canada, terres d’immigration où les nouveaux arrivants sont souvent porteurs d’une diversité de traditions spirituelles, connaître celles-ci un tant soit peu ne permet-il pas de mieux les comprendre ? Il ne s’agit ni de réduire les migrants à leur identité religieuse ni d’éradiquer celle-ci. Or, trop souvent, l’ignorance est à l’origine de nombreuses méprises, de jugements de valeur, voire du rejet des personnes.

Connaître un peu mieux les différentes convictions religieuses et philosophiques des uns et des autres (et cela inclut bien sûr les courants agnostiques et athées), dans une perspective de réciprocité, ne peut que contribuer à une société de respect mutuel.

Le Québec possède une histoire et un riche patrimoine religieux, en particulier chrétien, dont subsistent nombre de traces à travers notamment sa toponymie, son architecture, ses arts, ses valeurs, ses coutumes, son calendrier, etc.

Or, l’enseignement de la culture religieuse permet de sensibiliser les nouveaux arrivants autant que les jeunes Québécois à un héritage commun. En serions-nous venus à croire qu’il n’est plus nécessaire de se souvenir de leurs significations au profit d’une sorte de « présentisme » souverain ?

Pourtant, l’École est par essence le lieu de l’élargissement des horizons et la culture religieuse, parce qu’elle ouvre à la connaissance des différentes convictions, doit permettre le décentrement de soi et la découverte de l’altérité.

Des visions qui s’affrontent

C’est d’ailleurs bien ce qui a posé problème à certains parents croyants, contestant que leurs enfants soient exposés à d’autres religions que la leur, mais aussi à certains groupes laïques militants, qui mènent un combat personnel pour éradiquer la religion de la culture scolaire en la considérant comme un reliquat patriarcal obsolète.

Il existe aujourd’hui dans le monde éducatif de fortes tensions entre la mission d’instruction et celle de socialisation de l’école, l’une plus axée sur la transmission de connaissances et l’autre, plus instrumentale, avec le développement de toutes les « éducations à » sous les injonctions des modes du moment, défendues par des groupes militants.

La disparition de la culture religieuse signifierait l’affaiblissement de la culture générale. Plus largement, la culture religieuse ouvre sur un au-delà de soi.

Elle permet de comprendre que, depuis toujours, l’être humain se pose des questions fondamentales sur ce qu’il est, sur le sens de son existence et sur son destin, de saisir qu’au fil de l’histoire de l’humanité, diverses traditions religieuses et différents courants de pensée, y compris philosophiques, ont apporté des pistes de réflexions et de réponses sur la manière de comprendre et de vivre la difficile condition humaine. 

Cette réflexion s’exprime en particulier dans de nombreuses œuvres littéraires et artistiques. Or, les jeunes, même dans une société aussi sécularisée que la nôtre, sont sensibles à ces questions.

Aussi, Monsieur le Ministre, pourquoi ne pas leur donner la possibilité de découvrir la très riche diversité du monde vue à travers des points de vue différents des leurs, réalité souvent mise à mal par les bulles des réseaux sociaux, et leur offrir ainsi l’occasion de réfléchir sur l’humain ?