Enfant, mes amis et moi traversions le lac en canot pour nous rendre à l’énorme rocher qu’on pouvait apercevoir du chalet. Tous étaient tenus d’y monter pour en sauter. Une scène typique où des garçons se lancent des défis pour savoir qui va y aller et qui va se dégonfler.

Charles-Albert Morin Charles-Albert Morin
Patient à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas et assistant de recherche au Centre de recherche du CHUM

Se lancer du rocher est la métaphore que j’utilise le plus souvent quand on me demande ce que c’est que de demander de l’aide comme je l’ai fait il y a 10 ans lorsque j’ai été happé par l’anxiété et la dépression.

Il y a rarement un moment opportun qui survient magiquement pour que l’on se confie. Il faut être déterminé, foncer pour appeler quelqu’un, solliciter un proche, dévier du sujet d’une conversation avec son ami. Le courage qu’exige cet instant pourrait à lui seul expliquer pourquoi une quantité toujours aussi importante de gens restent crispés dans leur souffrance sans rien dire.

Selon des données de l’Institut national de santé publique du Québec révisées en 2019, le taux de suicide des hommes est trois plus élevé que celui des femmes. Bien que le suicide, de l’avis de la plupart des experts, soit un phénomène multifactoriel, il est évident qu’il faut tendre l’oreille aux débats ayant trait à la masculinité en perte de repères pour expliquer un tel écart.

Un sondage mené aux États-Unis en 2018 par la firme PerryUndem rapportait que lorsqu’ils sont en colère, 40 % des hommes interrogés estimaient que la société exigeait d’eux qu’ils se montrent combatifs. Le diagnostic de ces hommes n’est pas erroné. La maladie exige bel et bien qu’on le soit. À force d’essais, d’efforts et en gardant espoir, on parvient à s’émanciper. 

Seulement, contrairement à l’avis des répondants d’une étude menée par le professeur de l’Université Laval Gilles Tremblay qui préfèrent dans une proportion de 85 % régler leurs problèmes eux-mêmes, penser qu’on peut s’en sortir avec nos moyens seuls est erroné.

Un cerveau rongé par l’anxiété te dira que ta présence suscite un malaise dans ton groupe d’amis alors même que tout le monde t’apprécie.

Un cerveau ravagé par la dépression te fera perdre toute envie de t’adonner à ta passion pour l’histoire américaine qui, autrement, te fait vibrer. D’où l’énorme importance d’aller vers l’autre, un professionnel de la santé ou un confident, pour qu’il nous aide à y voir plus clair.

De plus, lorsque l’on en est affligé, on considère son trouble mental comme quelque chose de honteux. Alors même qu’on est dépossédé de notre estime de soi, il faut faire l’immense effort de se mettre à nu et d’admettre qu’on est vulnérable.

Pourtant, se libérer de l’entrave à la liberté que constitue la maladie mentale est un combat digne. C’est un acte de souveraineté. Se libérer d’une force extérieure qui nous opprime est signe de vaillance. La lutte pour devenir la meilleure version de soi-même est parfaitement sensée. Et la bataille en vaut la chandelle : le retour de la vie dans tout ce qu’elle a de magnifique et d’exaltant, telle que je la vis aujourd’hui.

Il faut cesser de penser que l’on n’est pas un homme quand on va chercher de l’aide.

Trop d’hommes voient les choses en noir et blanc ; si l’on déroge de la norme, alors on perd sa virilité, voire son appartenance au genre masculin.

Une vision moderne de la masculinité fait place à plus de souplesse. Il ne s’agit pas de faire table rase et d’évacuer tous les repères et les codes qui continueront à exister, n’en déplaise à certains. Il faut seulement accepter qu’il n’est pas antinomique de se vanter de ses exploits dans le vestiaire des joueurs et d’ensuite prendre à part un coéquipier pour lui expliquer ce qui ne tourne pas rond. Le stoïcisme et la hardiesse ont leur place, tout comme le doute et la vulnérabilité.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine, croyant que la névrose du combat, l’ancêtre du syndrome de stress post-traumatique, ne frappait que les faibles et les lâches, punissait et parfois même exécutait les soldats qui en souffraient. Nous avons réussi à nous extirper de cette vision préhistorique de la maladie mentale et de la masculinité. Réjouissons-nous des avancées qui ont été faites et faisons avancer les choses en encourageant les hommes à s’ouvrir pour se sauver.