Ce n’est pas ici qu’Ottawa devrait faire la promotion des produits alimentaires canadiens, mais à l’étranger

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Collaboration spéciale

La politique alimentaire canadienne présentée l’année dernière quelques mois avant les élections prévoyait une campagne pour faire la promotion des produits canadiens au pays.

Ottawa prévoit dépenser 25 millions de dollars pour encourager la population à acheter des produits canadiens, autant au supermarché qu’au restaurant. Une bonne idée en soi, l’industrie agroalimentaire canadienne ne s’opposera sûrement pas à voir un gouvernement promouvoir ses produits.

L’appel d’offres envoyé cette semaine invite des firmes à soumettre des propositions afin de démarrer une campagne au cours de l’été 2020. L’idée est de promouvoir l’industrie agroalimentaire et les produits canadiens auprès des Canadiens. Une question de fierté, bien sûr, mais selon l’appel d’offres, l’objectif premier vise à éduquer le consommateur et à le sensibiliser en misant sur l’émotion. Toutefois, une telle initiative peut facilement tourner au cauchemar.

D’abord, la plupart des provinces ont déjà des programmes de promotion qui fonctionnent à merveille depuis des années, notamment FoodLand Ontario et Canada’s Food Island à l’Île-du-Prince-Édouard. Aliments du Québec connaît aussi un bon succès depuis 1996 et constitue l’un des sceaux les plus connus du public québécois.

Il devient donc difficile de comprendre comment un programme « Achetez canadien » peut s’amalgamer aux programmes provinciaux déjà en place.

PHOTO SHAUN BEST, ARCHIVES REUTERS

« Ottawa prévoit dépenser 25 millions de dollars pour encourager la population à acheter des produits canadiens », écrit l’auteur.

Les provinces peuvent faire la promotion de leurs produits sans trop déranger nos partenaires étrangers. Cependant, une campagne fédérale qui offre un avantage concurrentiel aux produits locaux a le potentiel d’attirer son lot de critiques sur la scène internationale. Les Américains s’étaient mis dans l’embarras avec le programme COOL (Country of Origin Labeling) il y a quelques années. COOL voulait faire la promotion des produits agricoles américains, aux États-Unis. Le Canada avait contesté COOL auprès de l’Organisation mondiale du commerce et avait eu gain de cause à l’époque. 

« Achetez canadien » doit nécessairement se conjuguer avec le fait que nous avons une économie ouverte. Principalement lorsque le Parlement canadien est sur le point de ratifier l’entente commerciale avec les États-Unis et le Mexique, le contexte ne se prête pas à la provocation commerciale.

Mais il faut bien se le dire, une campagne « Achetez canadien » au Québec n’a pas la même connotation qu’ailleurs au pays, surtout pour le secteur agroalimentaire. Parlez-en à Wal-Mart. Vendre des produits alimentaires avec l’unifolié au Québec n’a jamais vraiment fait une grande différence. Une campagne d’achat local nécessite un rapprochement personnalisé auprès d’une clientèle de plus en plus exigeante. Acheter une voiture construite au Canada est une chose, mais acheter du bœuf, du fromage, des haricots ou bien des tomates localement est une autre paire de manches.

Il est plus facile pour les Québécois de visualiser un champ de fraises à l’île d’Orléans qu’un champ dans la vallée Fraser en Colombie-Britannique !

La réglementation sur l’étiquetage des produits alimentaires pourrait aussi causer un problème. Sur le marché, il existe des « Produits du Canada » et l’étiquette « Fabriqué au Canada ». Un produit du Canada contient nécessairement des ingrédients provenant du Canada. Un produit fabriqué au Canada signifie que la dernière étape de transformation du produit a été faite au Canada, même si certains ingrédients proviennent d’autres pays. La différence n’est pas négligeable. L’appel d’offres ne mentionne en aucun temps le genre de produits qui sera sujet à une promotion au niveau fédéral.

Encore une fois, une bonne idée, mais la possibilité de voir un tel programme devenir un véritable désastre est bien réelle. Somme toute, au lieu de gaspiller les 25 millions, cet argent aurait pu être utilisé pour promouvoir nos produits ailleurs dans le monde. Avec tous les nouveaux traités commerciaux signés avec plusieurs régions du monde, nos produits et nos entreprises en auraient grandement besoin.