Sauter dans l’arène politique est une initiative qui impose d’avoir une solide carapace de tortue autour de ses organes vitaux. En fait, le modèle à copier dans le domaine est Jean Charest, qui semble totalement blindé contre l’adversité. « Le dard du mépris peut finir par percer la carapace d’une tortue », disait mon grand-père.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Mais M. Charest semble être l’exception qui confirme cette règle. Les tempêtes passent et emportent des morceaux de sa maison politique, mais solidement ancré, Jean le pilier central reste debout, souriant, immaculé et même blagueur, car il faut reconnaître qu’il peut être très drôle.

On ne se rappelle même plus combien de fois son nom et ceux de beaucoup de ses collaborateurs ont été évoqués dans des commissions d’enquête, des scandales politiques et autres investigations journalistiques qui ont secoué le Québec.

Pourtant, juché bien haut sur un mirador, il vaque à ses occupations sans même se préoccuper de sa face apposée sur un récent bouquin au contenu pas très flatteur.

Il faut dire qu’il a vu neiger, Jean. Il a survécu d’abord à la commission Bastarache sur la nomination des juges. Ensuite, il a traversé sans embûches la commission Charbonneau, avec ses nombreuses révélations de crosses sur fond de financement électoral où se mélangeaient argent de la mafia et trafic d’influence de personnages lugubres et autres amnésiques sélectifs qui ont vampirisé les deniers publics. 

Souvenons-nous de feu Bernard Trépanier, dont la société à numéro s’appelait Bermax pour « Bernard au maximum ». Un nom tout désigné pour une entreprise qui semblait équipée d’un bouton turbo pour fourrer le système à une vitesse supérieure à la normale. Sous le règne de M. Charest, nous avons même été identifiés comme la province la plus corrompue au Canada par le magazine Maclean’s. Est-ce que tout ça a éraflé Jean ? Pas du tout.

Pour mieux comprendre à quel point ce type est solide, permettez-moi de rappeler certaines des nombreuses tempêtes qu’il a traversées sans même se faire décoiffer une seule mèche de ses souples et revitalisées boucles argentées. Le fiasco financier de l’îlot Voyageur; l’affaire Tony Tomassi; le scandale politico-financier de la privatisation du mont Orford; le scandale des 18 000 places en garderie impliquant Michelle Courchesne; le scandale de la SIQ (Société immobilière du Québec) avec le fameux boys band Fava-Bartlett-Rondeau; la controverse des ministres à 100 000 $; les liens douteux entre Marc-Yvan Côté et « son ami Sam »; le scandale autour de la subvention de 3 millions de dollars à l’entreprise Premier Tech qui avait mené au départ de Sam Hamad; la perquisition du siège du PLQ par l’UPAC sous le règne de Couillard; les poursuites contre Nathalie Normandeau et Marc-Yvan Côté; les surveillances policières de MM. Charest et Marc Bibeau rapportées par les médias dans le cadre de l’enquête Mâchurer, qu’on dit encore active, ne sont que des exemples parmi les événements qui ont assombri le règne de M. Charest, et même après. Est-ce que tout ça a égratigné Jean ? Pas du tout.

N’ayant été accusé d’absolument rien malgré le gros nuage sombre qui plane encore aujourd’hui au-dessus de son règne, le combatif Jean encaisse des coups médiatiques sans jamais vaciller.

Je crois même que certains journalistes d’enquête devraient le remercier pour ses trois mandats qui ont alimenté la moitié de leur activité professionnelle des 15 dernières années. 

Je suis loin d’être un fan des méthodes du vieux renard politique de Sherbrooke, mais la perspective de le voir affronter M. Trudeau m’excitait secrètement au plus haut point. Visiblement, ce ne sera pas le cas. Disons qu’aujourd’hui, dans la course à la chefferie du Parti conservateur, sans poids lourd ni Poilievre, vu du Québec, il ne reste plus que des poids plumes. Et avec la présence de candidats dinosaures obsédés par le corps des femmes et qui pensent encore en 2020 que « l’appropriation utérine » est un projet de société, je crois que Justin doit vraiment rire dans sa nouvelle barbe.

Pendant qu’on est sur Justin, est-ce que quelqu’un peut m’expliquer pourquoi il s’est métamorphosé et a perdu son sourire depuis le début de son deuxième mandat ? Une équipe de relooking a-t-elle décidé de lui flanquer cette barbe de crédibilité style Michel David du Devoir et de lui faire adopter la retenue et la sagesse langagière de John Parisella ? Est-ce que cette métamorphose est une façon de pousser ses talents d’acteur au-delà de la zone de confort du jovialiste naturel en lui ? Si c’est le cas, il faut rappeler à tous ces faiseurs d’image qu’il est plus facile de mimer de la hauteur que de simuler la profondeur. Mon grand-père disait que si la barbe était signe de sagesse, le bouc serait le roi de la planète.

Cela dit, il faut aussi donner une chance au boxeur, car le nouveau Justin me semble vraiment faire meilleure figure. Je reste quand même convaincu qu’un face à face avec Charest aurait été une belle occasion de savoir si le Justin nouveau est un grand cru. Mais, il semble que ce ne sera pas le cas, car Jean vient de voir son lourd passé, toujours à la remorque de son présent, miner son futur au Parti conservateur.

Après l’opération Marteau et l’Unité anticollusion (UAC), Charest qui n’était pas chaud à l’idée de créer une commission d’enquête sur la corruption et la collusion qui gangrénaient l’industrie de la construction accoucha dans la douleur de l’UPAC dont il tenait absolument à nommer le directeur. On est en 2011. Neuf années plus tard, comme dans tous les bons films de science-fiction, voilà le créateur qui s’en prend publiquement à sa monstrueuse créature à qui il reproche de nuire à son homéostasie existentielle. Mon grand-père disait dans une telle situation : « Si l’arbre savait ce que lui réserve la hache, il ne lui aurait pas fourni le manche. »