La façon dont l'humanité a fermé les yeux sur la catastrophe climatique rappelle la Seconde Guerre mondiale

Karel Mayrand Karel Mayrand
Directeur général, Québec et Atlantique de la Fondation David Suzuki

La décennie des années 2020 s’ouvre sur les images de désolation après le passage des incendies qui ont ravagé l’Australie depuis le mois de novembre. Bilan provisoire alors que l’été austral se poursuit : un territoire aussi grand que l’Irlande réduit en cendres, 25 décès, 2000 résidences détruites, 1 milliard d’animaux brûlés vifs et un patrimoine écologique à jamais perdu. Tout cela en quelques semaines seulement. Devant une telle dévastation, on peine à imaginer ce que les prochaines décennies réservent à nos enfants.

« Nous entrons dans l’ère des conséquences », disait Churchill en 1936, « Le temps de la procrastination, des demi-mesures […] approche de sa fin ». Ses avertissements ne furent pas entendus. Comme ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) depuis un quart de siècle, et ceux des scientifiques qui voient dans les incendies australiens le signe que des points de non-retour sont en train d’être franchis. Ne cherchez pas les parallèles de la décennie qui s’amorce dans les années 1920. Nous sommes plutôt à la fin des années 1930, devant un péril imminent.

Comme dans les années 1930, nous avons ignoré une à une les lignes rouges qui avaient été fixées : il fallait agir après Kyoto en 1997, à Montréal en 2005, à Copenhague en 2009.

Chaque fois nous avons franchi les limites, préférant remettre à plus tard ce qui pouvait être fait. Puis en 2015 est venu l’accord de Paris et enfin une chance pour les nations du monde entier de prouver que l’humanité est capable de grandes choses lorsqu’elle est placée devant un grand péril. Mais les engagements pris à Paris, encore trop faibles, transformeraient notre planète en fournaise inhabitable.

Des comptes à rendre

Ne soyons pas dupes, les intérêts fossiles ont pesé de tout leur poids pour retarder l’action avec leur manipulation, leur propagande et leur désinformation, et la complicité de politiciens à leur solde. Chaque échec, chaque année d’inaction leur a permis d’engranger des profits faramineux, pendant que le prix à payer augmentait en flèche et que les conséquences étaient mises sur les épaules de nos enfants. Ces gens devront bientôt rendre des comptes.

Nous sommes aujourd’hui placés devant un défi presque insurmontable après 30 années de discours et de faux-semblants.

Pour réussir à éviter l’emballement du climat, nous devons réduire les émissions mondiales de moitié en 10 ans, chose presque impossible.

Et la seule manière qui nous reste d’y arriver est une mobilisation sans précédent de toutes nos capacités économiques et industrielles dans un seul et unique but : cesser d’utiliser les énergies fossiles. Notre salut dépend d’une mobilisation aussi grande que celle réalisée lors de la Seconde Guerre mondiale.

À la fin de l’année, les pays du monde entier se rencontreront à Glasgow, en Écosse, pour une conférence déterminante sur le climat. S’ils en reviennent en tenant dans leurs mains un document qui reporte encore une fois l’action décisive, nous nous souviendrons de Chamberlain revenant de Munich en 1938 avec un traité qui devait assurer la « paix pour notre époque ». Moins d’un an plus tard, l’Allemagne déclenchait la guerre. Glasgow ne doit pas être la Munich de notre ère.

La semaine dernière, le célèbre investisseur québécois Stephen Jarislowsky a lancé un avertissement senti dans une rare intervention publique. Rappelant qu’il a dû fuir l’Europe devant l’oppression nazie à l’âge de 15 ans et qu’il a ensuite combattu dans l’armée américaine sur le front du Pacifique jusqu’en 1945, il affirme qu’à ce jour, il continue d’imaginer la souffrance qui aurait pu être évitée si seulement les signaux avaient été entendus et des gestes décisifs pris pour éviter la guerre.

Pour lui, les changements climatiques nous placent à nouveau devant un péril existentiel, et des sacrifices devront être faits, comme ceux faits pour nous par la génération de 1940.

La seule véritable question qui se pose en ce moment est la suivante : qui devra consentir ces sacrifices ? Les présentes générations, c’est-à-dire les baby-boomers, les X et les milléniaux, ou les suivantes ? En d’autres termes, allons-nous ignorer les signaux, détourner lâchement le regard pour préserver notre confort, et envoyer nos enfants et petits-enfants mourir sur les plages de Normandie à notre place, comme l’ont fait nos aïeux en 1944 ? Est-ce que ce qui définira nos générations devant l’histoire sera notre lâcheté ?

Rescapé des camps de la mort nazis, Elie Wiesel a un jour écrit que le contraire de l’amour n’est pas la haine, mais l’indifférence. 2020 est l’année où nous devons prouver à nos enfants que leur avenir ne nous laisse pas indifférents.