Vous croyez sans doute que le sort de la Libye ne concerne pas le Canada ? Vous vous trompez. Nous portons une lourde responsabilité dans la situation chaotique dans laquelle se retrouve ce pays.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Rappelez-vous un peu. Le 24 novembre 2011, à Ottawa, Stephen Harper a organisé une grande parade afin de saluer la participation des militaires canadiens à la « libération » du peuple libyen du joug du colonel Kadhafi. Toute la classe politique était présente, et le gouverneur général a épinglé quantité de médailles sur les uniformes. Les avions F18, qui ont tant bombardé en Libye, sont passés au-dessus de la foule assemblée dans le centre-ville.

Le premier ministre était aux anges. « Un grand jour », a-t-il dit, lui qui a toujours rêvé de faire du Canada une nation guerrière. Le critique libéral en a rajouté : « Nos militaires ont agi avec le courage et le dévouement qu’on leur connaît depuis toujours. » En effet, il en fallait du courage à nos pilotes pour pulvériser des centaines de Libyens à 30 000 pieds d’altitude et plonger ce pays dans le chaos.

PHOTO ABDULLAH DOMA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La scène d’une attaque à la voiture piégée, à Benghazi, en Libye, en 2018

Mais derrière les confettis qui tombaient sur la capitale, une autre réalité moins glorieuse se dessinait que les services de renseignement canadiens avaient identifiée avant même l’intervention de l’OTAN en Libye en mars 2011. Dans un rapport rendu public par The Citizen quelques années plus tard, les auteurs avertissaient les autorités : « Il existe une possibilité grandissante que la situation en Libye dégénère en conflit tribal ou en guerre civile de longue durée », écrivaient-ils dans leur évaluation de la situation. « Cela risque fort de se produire, particulièrement si les forces de l’opposition reçoivent l’aide de militaires étrangers. »

C’est exactement ce qui s’est passé. Le vide créé par la chute de Kadhafi et de son régime a donné naissance à de nombreuses milices et ouvert la voie aux interventions de groupes terroristes et de puissances régionales, tant européennes que proche-orientales. Aujourd’hui, la Libye a deux gouvernements qui se disputent les dépouilles du pays.

Une région déstabilisée

Pire, l’instabilité ambiante a, comme un cancer, créé des métastases dans le Sahel où des groupes rebelles étrangers, longtemps tenus en laisse par Kadhafi, sont retournés au Tchad, au Niger, au Mali, déstabiliser cette région avec des armes ramassées dans les entrepôts du régime déchu et accélérant par conséquent la poussée migratoire vers l’Europe.

C’est toute l’Afrique du Nord et de l’Ouest qui est concernée par l’effroyable gâchis de la diplomatie occidentale, la France de Nicolas Sarkozy en tête, qu’a constitué l’intervention en Libye.

Il faut maintenant trouver une solution avant que ce pays ne se transforme en nouvelle Syrie. Dimanche dernier à Berlin, 11 chefs d’État et de gouvernement et les représentants de quatre organisations internationales ont tenu un sommet afin de dégager des pistes de solutions à un conflit interne rendu plus compliqué par les interventions des puissances régionales. Le Canada brillait par son absence.

Un accord minimal en trois points a été trouvé : la mise en place d’un cessez-le-feu permanent, le respect de l’embargo sur les armes, et le renoncement à toute ingérence étrangère. À première vue, tout cela semble bien raisonnable après 10 ans de combats. Mais c’est oublier que ce n’est pas le premier accord du genre et qu’aucun n’a jamais fonctionné.

Il faut savoir que le conflit libyen met en présence des forces extérieures qui s’entrechoquent pour défendre leurs intérêts géopolitiques et pétroliers dans un pays dont la position en Méditerranée est stratégique.

Les deux gouvernements qui coexistent en Libye, celui de Tripoli, soutenu par l’ONU, la Turquie, le Qatar et plusieurs pays européens, et celui du maréchal Haftar, soutenu par l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Russie et la France, refusent la négociation directe et jouent de leurs soutiens étrangers pour bloquer ou saboter toute initiative.

Malgré l’accord de Berlin, on voit mal comment ce petit jeu va cesser. La Turquie a de grandes ambitions régionales après sa victoire en Syrie. Elle aurait même dépêché des combattants syriens à Tripoli pour renforcer le gouvernement légal.

Pour leur part, l’Arabie saoudite, la Russie et l’Égypte craignent cette influence turque et n’hésitent pas à financer les forces du maréchal Haftar et d’autres milices dont les liens avec les djihadistes sont bien connus. La France penche fortement pour le maréchal tout en maintenant le dialogue avec l’autre camp. Vous remarquerez, en passant, que l’ONU est bafouée par toutes ces puissances qui lui jurent pourtant fidélité.

Il y a au moins une chose sur laquelle les deux camps s’entendent et qui peut représenter une lueur d’espoir pour les Libyens, les grands oubliés de ce conflit. Ils sont favorables au déploiement d’une force de paix si le cessez-le-feu tient. La force d’interposition confirmerait la séparation du pays en deux, mais permettrait au moins une accalmie en attendant des jours meilleurs.

Il reste à savoir qui pourrait y participer. Après avoir tant bombardé la Libye, le Canada se verrait-il aider à sa reconstruction ?