Gérard Bouchard accuse François Legault d’avoir nationalisé la laïcité, montrant ainsi son incompréhension de l’histoire de la société québécoise et des principes universels que défend la laïcité pour assurer le bien commun.

Michèle Sirois
Anthropologue et coordonnatrice du Rassemblement pour la laïcité

Un modèle de laïcité ancré dans l’histoire du Québec

L’histoire nous apprend que le projet d’une société laïque va au-delà de la partisanerie. Rappelons que lors de la création de la commission Bouchard-Taylor en 2007, Jean Charest, alors premier ministre du Québec à la tête d’un gouvernement libéral, a fait une déclaration officielle quant aux valeurs qui sont prioritaires pour la société québécoise.

« L’égalité entre les femmes et les hommes, la primauté du français et la séparation entre l’État et la religion constituent des valeurs fondamentales. Elles ne peuvent faire l’objet d’aucun accommodement. Elles ne peuvent être subordonnées à aucun autre principe. »

Jean Charest ne faisait que rappeler ce qui était considéré comme les valeurs fondatrices du Québec moderne. Mais il ne semble pas avoir eu le courage d’officialiser la laïcité.

Le projet de loi 21 s’inscrit dans cette continuité historique à laquelle est attachée la population au Québec.

Depuis le milieu du XIXe siècle avec l’Institut canadien de Montréal, des individus progressistes désiraient s’émanciper du pouvoir clérical pour qu’on respecte leur liberté de conscience, leur liberté de croire ou de ne pas croire.

En 1948, des artistes et des intellectuels signent le Manifeste du refus global pour dénoncer la mainmise de l’Église sur la société tout entière. Puis, ce fut la Révolution tranquille des années 60 qui amorce une sécularisation des institutions publiques.

La loi sur la laïcité ne fait qu’officialiser le « contrat social » issu de ce Québec moderne qui a amené les employés de l’État à renoncer à leurs signes religieux durant leurs heures de travail afin de respecter la diversité des convictions des citoyens. Maintenant, ce sont les adversaires de la laïcité de l’État qui demandent aux citoyens d’accepter le retour des signes religieux pour les employés des institutions publiques.

Le rapatriement de la Constitution de 1982

Gérard Bouchard semble oublier que, depuis l’Acte de Québec de 1774, donc bien avant la CAQ, le Québec a évolué comme société distincte révélant une fracture entre le Canada anglais et le Québec quant à la conception du rôle des tribunaux par rapport à celui des Parlements.

Avec la Constitution et la Charte canadienne des droits et libertés imposées au Québec en 1982, le fédéralisme favorise le multiculturalisme et un encadrement de la société sous l’emprise de la Cour suprême et de la jurisprudence caractéristique du droit anglais, qu’on appelle la Common Law.

Par contre, la conception du droit québécois, avec sa tradition civiliste et le Code civil du Québec, accorde la priorité aux décisions des élus plus qu’à la jurisprudence établie par les seuls juges. Ce que n’admettent pas les opposants à la laïcité, tels M. Bouchard, qui s’insurgent avec virulence contre la loi sur la laïcité.

En ayant recours aux contestations judiciaires pour essayer de faire annuler la loi sur la laïcité et sa disposition de dérogation, admise par la Charte canadienne et déjà utilisée une centaine de fois au Canada pour permettre aux provinces de suspendre certains articles, ce sont les opposants à la laïcité qui ont déplacé le débat sur le terrain des tribunaux, conformément à la tradition anglo-saxonne.

Protéger d’abord la liberté de conscience des enfants

M. Bouchard semble avoir oublié que la liberté de conscience, tout comme la liberté religieuse, est une liberté protégée par les chartes québécoise et canadienne. On ne saurait en faire fi au nom d’une liberté de religion devenue hégémonique notamment à cause des décisions des tribunaux.

M. Bouchard se rappelle-t-il que la Commission des droits de la personne invoque le caractère attentatoire du crucifix dans une salle de classe par rapport à liberté de conscience des élèves non catholiques, du fait que les élèves sont des personnes « intrinsèquement » vulnérables et du caractère captif de l’enfant dans la classe ?

Comment ne pas constater que les enfants qui remarquaient peu le crucifix regardent par contre à longueur de journée l’enseignant ou l’enseignante qui porte un signe religieux sur la tête ? L’atteinte à la liberté de conscience de l’enfant est d’autant plus grande qu’il est en relation affective avec la personne qui lui enseigne et que celle-ci exerce une autorité effective et morale sur l’enfant et est souvent considérée comme un modèle, ce qui n’était pas le cas du crucifix.

L’interdiction des signes religieux, notamment pour le personnel enseignant, est une exigence minimale pour préserver la liberté de conscience des enfants et de leurs parents.

La loi sur la laïcité adoptée par le gouvernement de M. Legault n’est pas un projet faisant la promotion d’un nationalisme rétrograde et aveugle des nouvelles réalités démographiques. Il s’agit plutôt d’un mode de gestion d’avenir de la diversité religieuse.