En réponse au texte de Caroline Touzin, « J’essaie de déstabiliser la haine », publié le 15 janvier

François Charbonneau François Charbonneau
Professeur à l’école d’études politiques, Université d’Ottawa

La notoriété de Xavier Camus provient d’un blogue qu’il tient depuis quelques années et par lequel il rend publics des propos qu’il juge racistes, intolérants ou xénophobes. Même s’il ne s’y limite pas, il vise surtout ceux qu’il nomme les « nationalistes conservateurs » ou « la droite identitaire ». Il n’y a aucun doute que parmi les textes que le blogueur a déterrés dans les bas-fonds du web, on retrouve des propos racistes, xénophobes et haineux.

La Presse lui a consacré un portrait le 15 janvier dernier, dans lequel on apprend notamment que ses publications ont permis l’arrestation d’individus désormais accusés d’incitation à la haine. Il compte aussi, parmi ses faits d’armes, celui d’avoir fait tomber des candidats aux élections, compromis par leurs propos passés nauséabonds.

Aussi bien intentionné que soit son auteur, son blogue constitue pourtant une dérive dont il faut s’inquiéter.

D’abord, si les textes ou propos haineux qu’il trouve sur l’internet sont condamnables par la loi, il devrait, en bon citoyen, les rapporter aux autorités et non les publier sur un blogue. L’intitulé et l’adresse web de son blogue laissent tout de même planer un doute sur les véritables intentions de l’auteur : souhaite-t-il traquer la haine ou faire son autopromotion ? Espérons pour lui (et pour nous) que sa méthode de dénonciation ne nuise jamais à une enquête policière ou qu’elle ne précipite jamais une attaque qui n’aurait pas eu lieu autrement.

Délation permanente

Mais il y a pire. Xavier Camus ne publie pas que des textes trouvés dans le domaine public. Il publie des textes personnels, des courriels, des textos privés. Comme la cause est belle, plusieurs se réjouiront de voir des « salauds racistes » démasqués, et tant pis pour leur vie privée. Mais ne nous réjouissons pas trop vite. Nous avons sans doute toutes et tous un jour ou l’autre envoyé un texto ou un courriel sous le coup de l’émotion que l’on a regretté ensuite avoir envoyé. La société de délation permanente que nous promettent les Xavier Camus de ce monde n’enthousiasmera que ceux convaincus de leur propre pureté.

Ces « purs » devraient pourtant s’inquiéter : si les révolutions modernes ont montré quelque chose, c’est que le pur d’aujourd’hui sera toujours le salaud des purs de demain.

Et puis, si Xavier Camus ne faisait que dénoncer des propos racistes ou xénophobes, on pourrait à la limite lui pardonner ses méthodes. Mais il faudrait être absolument aveugle pour ne pas voir la manœuvre grossière à laquelle l’auteur se livre à chacune de ses publications. L’objectif de Xavier Camus n’est pas de trouver des racistes pour les mettre hors d’état de nuire. Son objectif, comme on peut le voir page après page sur son blogue et comme le confirme l’entrevue donnée à La Presse, est plutôt de discréditer, par amalgame, la pensée nationaliste québécoise dite « identitaire » ou « conservatrice ».

Dénoncer l’amalgame... et le pratiquer

Si le blogueur dénonce souvent et avec justesse l’amalgame entre « islam » et « islamisme », il pratique pourtant de manière incessante l’amalgame dans ses propres publications. Sur le même blogue, il publie des textes clairement racistes en les condamnant comme relevant du nationalisme conservateur, puis il commente des textes qui ne contiennent pas le moindre élément raciste d’auteurs comme Joseph Facal, Mathieu Bock-Côté ou Lise Ravary.

Le blogueur n’a jamais le souci de rendre le propos de ces auteurs dans leur contexte, de discuter leurs thèses ou de dialoguer avec eux. Son objectif est de disqualifier le nationalisme « de droite » en lui faisant porter les oripeaux du racisme et de la plus pure xénophobie.

On publie un texte d’un quidam inconnu et admirateur d’Adolf Hitler à la suite d’un texte d’un commentateur qui s’inquiète de la difficulté d’intégrer des immigrants, comme s’il y avait un lien entre les deux.

La manœuvre est grossière et abjecte. Et elle devrait d’ailleurs rappeler quelque chose aux intellectuels et militants de gauche québécois : c’est exactement la même méthode qu’emploient depuis des années les radios poubelles de Québec pour disqualifier la gauche québécoise, comme si vouloir plus de justice sociale faisait de vous un Vychinski en puissance.

Comme le racisme provoque en moi un dégoût intégral, je devrais me réjouir de savoir que Xavier Camus est aux aguets et traque partout l’esprit de haine. Mais il faut vraiment être d’une naïveté effarante pour penser que là est son projet.

Si je n’ai pas envie de vivre dans le monde de ceux pour qui l’identité québécoise a une composante raciale, je n’ai pas non plus envie de vivre dans le monde de la délation, de l’amalgame et de la mauvaise foi idéologiques des Xavier Camus de ce monde.