Comme tout le monde, j’ai entendu beaucoup de choses ces dernières semaines sur l’affaire Matzneff. Je n’ai lu que des extraits du livre de Vanessa Springora (qui paraîtra au Québec le 4 février). Mais ce qui m’indigne profondément, c’est la défense de l’écrivain et de ses collègues du temps où transgresser vous donnait, paraît-il, du style. On lui reproche des agressions sur des enfants, et ils répondent « littérature ».

Pascale Navarro Pascale Navarro
Auteure, journaliste, conférencière et animatrice

Préméditer l’abus

Cet argument invoque un autre temps, où l’on ne concevait pas les mœurs de la même façon, et où, soi-disant, on ne voyait pas le mal. Chaque fois que j’entends ces justifications, je pense aux récits de victimes, jeunes ou non, qui racontent leur agression et la manière dont les agresseurs les manipulent pour arriver à leurs fins. Certains les menacent et les font chanter, d’autres les enferment à double tour. Quand ils font cela, ils démontrent qu’ils sont archiconscients de faire quelque chose de mal, d’anormal. Ils se protègent derrière toutes sortes de procédés pour qu’on les laisse tranquilles derrière leur porte verrouillée.

Célébrer l’abus

Le verrou, pour Gabriel Matzneff, c’est la littérature. Son art le protégeait. Qui aurait osé l’accuser de quoi que ce soit, lui qui ne faisait que créer et sublimer au nom de l’art, et qui était célébré par l’institution, sa petite cour ? Bien qu’il ne s’agisse pas de crime pédophile, le documentaire Untouchable d’Ursula Macfarlane démontre aussi qu’Harvey Weinstein « savait » ce qu’il faisait, ainsi que l’indique un enregistrement dans lequel il dit clairement : « I’m used to it. » (« J’ai l’habitude de ce genre de situation. ») à une femme qui lui résistait.

Un agresseur sait qu’il agresse. Dans son cas, Matzneff se vantait même de ses abus, encouragé par le royaume machiste des médias français d’alors.

Dans le Journal du dimanche du 4 janvier dernier, la députée Aurore Bergé reproche les « indulgences coupables » d’un milieu culturel et médiatique irresponsable, et dénonce la complaisance entretenue envers les artistes et les créateurs, que leur soi-disant génie excuse de tout.

PHOTO BERTRAND GUAY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Vanessa Springora a confié avoir puisé le courage de dénoncer Gabriel Matzneff dans le mouvement #metoo.

Dénoncer l’abus

C’est ce que condamne Vanessa Springora, opposant l’universalité du droit au privilège de l’entre-soi des puissants. Ceux-ci devront enfin prendre note que le temps est terminé où leurs chefs-d’œuvre les protégeaient de la justice, et où leur art, leur prestige, leur richesse, leurs entreprises ou leur pouvoir politique les plaçaient au-dessus de tout. Cette culture du droit de cuissage est d’un ancien monde, et il faut continuer à la condamner. C’est ce que proclament, dans un tir groupé, les nombreuses dénonciations d’abus (ici et ailleurs) auxquelles Vanessa Springora ajoute la sienne, puisant le courage dans la force du nombre, « grâce à #metoo », comme elle l’a confié dans une entrevue sur TF1 le 7 janvier.

Publier l’abus ?

Comment des éditeurs ont-ils pu, pendant des décennies, justifier l’édition d’un Journal dans lequel sont consignés des crimes ? Il ne s’agissait pas de publier de banales angoisses existentielles, mais de reproduire à des milliers d’exemplaires des gestes monstrueux sur des enfants, de faire l’éloge du tourisme sexuel, avec des détails à vous dégoûter de lire pour toujours. La maison Gallimard a-t-elle découvert le crime de Matzneff avec la parution du Consentement, alors que des dénonciations passées avaient déjà été étouffées ? Si ce n’est pas de la complaisance, je me demande bien ce que c’est. Antoine Gallimard dit cesser la commercialisation des Journaux de Matzneff (mais on trouve encore les premières pages des différents volumes sur le site de l’éditeur), parce que, dit-il, le récit de Springora a « fait entendre une douleur » et qu’il est sensible à ses propos. J’en conclus ceci : si les victimes la bouclent, on ne dit rien ? On n’entend rien ? On ne fait rien ?

Condamner un seul homme et ses livres, c’est bien pratique

Mais c’est toute la culture qui doit changer, et heureusement, grâce au courage de femmes et d’hommes, les statues s’écroulent, tout comme finira par tomber leur gigantesque piédestal.