Puisque je ne savais pas sur quoi écrire mon premier texte de 2020, permettez-moi de vous souhaiter une belle et heureuse année. Je vous souhaite de la santé physique et mentale pour la prochaine décennie et plus loin encore. Cela étant dit, je ne voulais absolument pas tomber dans la chronique dramatique ou politique en commençant la nouvelle année.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Alors, comme solution de remplacement, je vais ajouter mon grain de sel à cette saga qui déchire la famille royale britannique et qui, à cause du mariage de raison qui nous unit à elle, pourrait bien nous contraindre à négocier la garde partagée et nous obliger à payer une pension alimentaire. Après tout, c’est normal que la charge nous revienne, l’autre partie n’ayant jamais travaillé de sa vie. Je parle évidemment de la tentative de dissidence du couple Harry et Meghan. Cette histoire qui fait le bonheur des tabloïds m’a aussi interpellé. Mais, contrairement à tous ces détracteurs qui manifestent de façon ostentatoire leur phobie de la monarchie et crachent leur mépris pour les habitants du palais de Buckingham, je vais aborder le sujet avec retenue.

Il faut rappeler à tous que partout au Canada, Harry est chez lui. Pour cause, le Nouveau-Brunswick porte un nom en l’honneur du roi George III, Terre-Neuve en l’honneur du roi Henri VII et Nova Scotia en l’honneur du roi Jacques VI d’Écosse. Vous pouvez aussi jouer à deviner si l’Île-du-Prince-Édouard a un petit quelque chose de la couronne britannique. Je vous donne un indice : ce royaume de la pomme de terre est divisé en trois comtés : Prince à l’ouest, Queens au centre et, finalement, le comté de Kings à l’est. En plus, le prince avait le choix, car en plus de l’Angleterre et du Canada, sa grand-mère est aussi monarque attitrée en Jamaïque, à la Barbade, aux Bahamas, en Australie, à la Grenade, en Nouvelle-Zélande, en Papouasie–Nouvelle-Guinée, aux îles Salomon, à Saint-Vincent-et-les-Grenadines, à Sainte-Lucie, à Antigua-et-Barbuda, au Belize, à Saint-Christophe-et-Niévès et à Tuvalu.

Alors, s’il a choisi de venir péter au frette au Canada, on devrait en être fier et sortir le portefeuille ou la petite monnaie à l’effigie de sa grand-mère pour honorer dignement cet asservissement symbolique si précieux à certains Canadiens.

Peut-être aussi que le prince Harry préfère simplement venir ici parce qu’on a légalisé le cannabis. Après tout, c’est le même jeune homme qui a déjà mis la famille royale dans l’embarras lorsqu’on a découvert qu’il fumait régulièrement des pétards pendant sa formation collégiale. Que dire aussi de cette image de lui, croquée par les paparazzi à ses 21 ans, alors qu’il portait un costume militaire avec un brassard nazi  ? Un prince qui vire de solides brosses au point de se mettre à poil dans les hôtels de Las Vegas ne pourra jamais respecter le décorum et les règles de bienséance de la royauté britannique. Ce n’est pas toujours facile pour les gosses de riche, mais je doute que la couronne apprécie qu’un membre de la famille expose ainsi ses bijoux aux regards de la plèbe.

Ce jeune homme a toujours été un rebelle et sa venue au Canada, c’est une histoire qui se répète. En cause, bien avant Harry, la princesse Louise Caroline Alberta, quatrième fille de la reine Victoria, avait eu un coup de foudre pour la Colombie-Britannique. C’est d’ailleurs sa maman, la reine Victoria, qui a donné ce nom à cette province pour la différencier de la Colombie sud-américaine.

Maintenant, quel lien y a-t-il entre la princesse Louise et le prince Harry ? Elle aussi était une artiste un peu rebelle qui avait de la difficulté à entrer dans les rangs et à faire la belle souriante devant ses sujets. Elle avait semble-t-il refusé la liste de maris potentiels que sa mère lui avait soigneusement concoctée pour choisir John Sutherland Campbell, marquis de Lorne, qui deviendra gouverneur du Canada en 1878. Ce qui amènera la princesse Louise à résider au pays de l’érable jusqu’en 1883 et à y laisser des traces qui perdurent encore.

La province de l’Alberta et le lac Louise dans les Rocheuses ont été nommés en son honneur. Elle a laissé aussi des traces au Québec en posant la première pierre de ce qui deviendra le bassin Louise du port de Québec, juste à côté des silos à grains. La ville de Louiseville dans la MRC de Maskinongé, c’est aussi elle. Mais si voulez entendre parler de Louise Caroline Alberta, la fille rebelle de la reine Victoria venue au Canada bien avant Harry, il faut aller au musée de la rivière Cascapédia. Pendant ses séjours au Québec, c’est là que la princesse Louise allait taquiner le saumon avec son mari. Elle y a même peint ce qui est, semble-t-il, sa plus belle toile qui s’intitule View from Lorne Cottage.

Si Harry adore les artistes, Louise était une rebelle qui adorait les arts. Elle aimait les artistes aussi.

La preuve, c’est à elle que les Canadiens doivent le Musée des beaux-arts du Canada et l’Académie royale des arts du Canada.

Voilà pourquoi je propose d’ouvrir les bras au nouveau rebelle de la famille royale. C’est vrai que la présence du couple Harry-Meghan risque de coûter de l’argent aux contribuables. Mais je dois rappeler qu’en 2007-2008, la Ligue monarchiste du Canada estimait que les dépenses occasionnées par la monarchie avaient coûté aux Canadiens 33,4 millions. Ce qui représentait déjà une contribution moyenne par habitant bien supérieure à ce que payaient les Britanniques. Cependant, pour le cas de Harry et Meghan, il y a moyen de diminuer les coûts. Par exemple, pour éviter de payer d’autres agents de sécurité à leur service, pourquoi ne pas les loger à la résidence de la gouverneure générale ? Après tout, Harry et Julie Payette sont de la famille et il n’y a rien dans la Constitution canadienne qui interdit de garder l’original à côté de la copie.

J’entends déjà tous les phobiques de la monarchie qui abondent au Québec se demander pourquoi je parle avec autant de sympathie de la famille royale. J’y arrive. Lorsque j’ai obtenu ma citoyenneté canadienne, j’ai juré fidélité à la reine et jamais, jamais au grand jamais, je ne trahirais mon serment, car le sang royal britannique est partout autour de moi et épie mes moindres écarts. Je sais que le pont Victoria et toutes ces rues de la Reine, Queens et Kings me surveillent. La reine est si omniprésente que même nos guichets automatiques ne nous crachent que sa face. Voilà pourquoi je tenais à raconter cette histoire en douceur pour rappeler à tous, que la monarchie est au Québec ce que le coccyx est au squelette : c’est une relique de notre long passé qui ne sert plus à grand-chose, mais qu’on est tous obligés de traîner dans le derrière.