L’affaire Matzneff soulève de nombreuses questions, qui relèvent tout autant de la représentation de ses comportements comme individu que de celle d’une époque et d’un milieu qui lui ont permis d’exister comme icône littéraire parisienne.

Yolande Cohen  Yolande Cohen 
Historienne, UQAM

On peut en dire autant de Harvey Weinstein et de tous ces autres hommes en position de pouvoir, dont les agressions sexuelles sont dénoncées par leurs victimes, le plus souvent des femmes ou, dans le cas de Matzneff, des jeunes filles dont l’enfance a été flétrie… La dénonciation récente de ses actes pédophiles par l’une de ses victimes, non consentante il va sans dire, permet d’illustrer un changement majeur dans l’ordre moral et social.

Portées par le mouvement #MeToo, des victimes de violences sexuelles ont refusé de se taire et leur détermination à se faire entendre et à obtenir justice est devenue ces dernières années l’une des caractéristiques de ce changement.

En d’autres termes, ce qui hier était tu et semblait acceptable ne l’est plus ; une fois sorties de l’ombre et dénoncées, les violences sexuelles apparaissent pour ce qu’elles sont, une transgression grave de la morale. 

Comment en est-on arrivé à ne plus trouver acceptable ce qui hier encore pouvait apparaître frivole ou même drôle (par exemple, Bernard Pivot tout en rondeur demandant à Matzneff « comment c’était de fréquenter des jeunes filles de 14 ans » ?).

Il m’apparaît que c’est sur le terrain de la morale que tout se joue. Je voudrais ici évoquer un moment déterminant dans le mouvement féministe, qui sans être semblable à celui d’aujourd’hui, permet de montrer à quel point la question de la morale sexuelle est au cœur des revendications féministes hier comme aujourd’hui. Le combat organisé des femmes contre les violences sexuelles plonge ses racines dans une longue histoire, plus que centenaire, dont j’ai retracé les principaux moments dans mon récent ouvrage, Prostitution et traite des femmes (Del Busso, 2019).

Pour une morale unique

Au tournant du XXe siècle, tant au Canada que dans le reste de l’Occident, des femmes se regroupent dans des associations pour revendiquer une morale unique, la même pour les hommes et pour les femmes et dont elles définissent clairement les paramètres : elles n’acceptent pas que les femmes qui se prostituent (leur terminologie) soient stigmatisées et pourchassées par la police alors que les hommes qui achètent leurs services sont libres de le faire. Ce traitement inégal n’est pas seulement injuste, il est immoral, disent-elles. En dénonçant l’immoralité des hommes, elles qui sont des femmes puritaines, de haute vertu, n’hésitent pas à s’allier à des femmes libérales ou libres-penseuses pour revendiquer cette unité de la morale, égale entre les femmes et les hommes.

Elles identifient clairement la sexualité comme le lieu du pouvoir caché, mais immense des hommes, et en font l’objet d’un des premiers grands combats féministes.

On voit alors émerger une cause féministe unique sur la question du traitement moral de la sexualité, quelles que soient les positions de classe de ces femmes par ailleurs.

Il est intéressant de constater aujourd’hui un phénomène semblable : au-delà des conditions sociales des victimes des agressions sexuelles, le combat alimenté par la vague de dénonciations #MeToo vise à changer de paradigme et à faire porter l’opprobre moral (et social) sur tous les agresseurs, quels qu’ils soient. En dénonçant ces actes de violence sexuelle et en les rendant publics, les victimes font porter la honte sur leurs agresseurs. Ce nouvel ordre moral (et social), que d’aucuns considèrent comme un ordre totalitaire ou disciplinaire, car il ne permettrait plus aux personnes en position de pouvoir de faire des blagues sexistes, ou d’imposer leur jeu de séduction, etc., n’est en fait ni de droite ni de gauche, ni féministe ni antiféministe, ni conservateur ou libéral, mais se veut plus égalitaire, plus transparent, moins lié aux rapports de pouvoir.

Comme tout projet de changement moral, les dérives existent et cela peut prendre du temps. Toutefois, à l’instar des féministes du tournant du XXe siècle, qui ont réussi à faire de la morale un enjeu important de leur combat, le mouvement #MeToo a permis en quelques années de réaliser un vrai changement dans nos mentalités. Procéder aujourd’hui au dévoilement et à la dénonciation des violences sexuelles permet de moraliser la vie publique en indiquant ce qui est socialement acceptable et ce qui ne l’est plus.

L’enjeu est tel que de nombreuses voix peuvent se réclamer de cette nouvelle morale sans pour autant partager ni la même idéologie ni la même vision politique.