La fermeture de l’entrepôt de Loblaw à Laval révèle la dépendance du Québec dans l’industrie de la distribution alimentaire, freine le développement de l’économie numérique du Québec et modifie les obligations traditionnelles de l’entreprise à l’endroit de sa force active. En outre, en recourant à la sous-traitance, elle transforme la relation salariale traditionnelle en relation commerciale.

Jean-Claude Bernatchez Jean-Claude Bernatchez
Professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Sur le plan de la dépendance économique du Québec, Loblaw est un leader pancanadien du domaine de l’alimentation. Il contrôle Provigo. Dirigé de Brampton en Ontario, le groupe possède un réseau de magasins dans l’ensemble du pays. Il compte environ 200 000 employés. Il est dépassé en taille par le Groupe international IGA, lui aussi très présent au Québec et dirigé de Chicago. Le seul « grand » groupe d’appartenance québécoise dans le domaine de l’alimentation est la bannière Metro. En clair, le Québec s’éloigne de la déclaration formulée par François Legault peu après son accession au pouvoir : « Si on veut être indépendants, dans le sens large du mot, il faut créer de la richesse au Québec. »

Or, dans la fermeture de l’entrepôt de Loblaw, la richesse se délocalise vers Cornwall en Ontario. Le Québec perd 550 emplois.

Quant au développement de l’économie numérique, cette fermeture défavorise le Québec. Elle contribue à la croissance de son voisin l’Ontario. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme a inventé une machine qui peut tout faire à la condition qu’on lui dise comment : c’est l’ordinateur. Or, il sait maintenant comment faire de l’entreposage. L’ordinateur devient ainsi à la fois incontournable et inattaquable.

Pour comprendre à quel point les ouvriers peuvent être remplacés par des robots, il suffit de visiter les nouveaux entrepôts mécanisés.

Or la robotisation de la manipulation des marchandises peut servir d’ancrage à d’autres expériences industrielles novatrices. Le Québec passe donc à côté d’une belle occasion de modernisation industrielle.

La « flexibilité » des robots

Cette fermeture modifie les obligations traditionnelles de Loblaw à l’endroit de sa force active comme elle le ferait pour toute autre entreprise dans la même situation. Outre l’innovation technologique, le travail robotisé est susceptible de réduire la complexité inhérente à la gestion du personnel. En effet, les machines ne sont pas susceptibles de se plaindre de leurs conditions d’emploi et ne comptent pas leurs heures de travail. En clair, elles répondent d’emblée à la flexibilité opérationnelle tant recherchée par les cadres.

Finalement, la fermeture de l’entrepôt de Loblaw transformera la relation salariale classique. En effet, le fonctionnement du nouvel entrepôt de Loblaw à Cornwall sera confié à un sous-traitant, en l’occurrence à Matrix Logistics, une organisation ayant son siège social au Pakistan, là où la sous-traitance règne en maître dans un système d’insertion où le salaire légal est d’environ 6 $ par jour dans des emplois précaires sans filet social. Mais donnons une chance au coureur en pensant que les administrateurs de Matrix Logistics au Canada ne s’inspireront pas du modèle en vigueur au Pakistan.

Dans tous les cas, la sous-traitance réduit la contrainte de gestion. Le donneur d’ouvrage ne gère pas les lois ouvrières, c’est l’affaire du sous-traitant qui peut être généralement largué en fin de contrat.

La relation avec la force active devient alors commerciale. Elle n’est plus salariale avec les obligations légales qui en découlent. Or l’entrepôt de Cornwall fonctionnera en sous-traitance, une tendance qui s’accentue dans le monde industriel et commercial.

Dans le domaine de l’entreposage, les robots remplacent les salariés. Le travail cède le pas au travail technologique. Cela vaut pour Loblaw comme pour n’importe quelle autre enseigne. La fermeture de l’entrepôt de Loblaw révèle plus grand qu’elle-même. Elle est un indicateur parmi d’autres de la dépendance économique du Québec et met le doigt sur la limite des lois ouvrières québécoises face à une nouvelle précarisation issue de la sous-traitance et de la robotisation. Dans cette opération de fermeture, Loblaw y va à pas feutrés. Car la mauvaise publicité qui pourrait en découler serait implicitement dommageable dans une industrie où le consommateur peut aisément changer d’enseigne.