En réponse au texte de Vincent Geloso, « Quand devons-nous nous soucier de la paie des PDG ? », publié le 7 janvier

Maurice Angers Maurice Angers
Auteur et sociologue

Comme les feuilles qui tombent à l’automne, tombent chaque début d’année quelques articles sur la rémunération des dirigeants des principales entreprises canadiennes.

On y fait part des faramineux pour ne pas dire scandaleux revenus de ces dirigeants d’entreprises (PDG). Une image forte accompagne souvent cette présentation. À la pause café du premier matin de janvier, lors du retour au travail, le PDG a déjà gagné le salaire annuel moyen de ses employés. 

Cette nouvelle devrait choquer ou du moins interpeller les pouvoirs publics au nom de la justice sociale. Les politiciens ne commentent pas la nouvelle habituellement, sans doute pour ne pas ramener trop brutalement les citoyens aux réalités d’après les réjouissances.

Après cette annonce du Nouvel An sur la rémunération stratosphérique des dirigeants de nos entreprises, dont la divulgation devrait être fracassante, c’est silence radio. 

Sauf qu’il y a toujours un économiste de service, craignant à tort que cette nouvelle ne perturbe le 1 % le plus riche de la population, qui pond un texte pour justifier auprès du 99 % de la population restante la rémunération disproportionnée des PDG.

En 2020, c’est le professeur adjoint en économie du King’s University College, Vincent Geloso, qui joue ce rôle dans un texte de La Presse intitulé « Quand devons-nous nous soucier de la paie des PDG ? ». Il mentionne d’abord à tort que c’est « en quelques jours » que les chefs d’entreprises font autant d’argent que leurs employés en un an, alors que c’est en quelques heures, à la pause café, comme je le précisais plus haut.

Bien sûr, ce qui apparaît comme une injustice flagrante n’en est pas une pour ce professeur. Et il en rajoute. Il lui semble tout naturel que cette paie ait « augmenté plus rapidement que la paie des salariés depuis 1990 ». Depuis 30 ans, par conséquent, non seulement les salariés gagnent infiniment moins que leurs dirigeants, mais le pourcentage annuel d’augmentation des salaires est toujours en faveur des nantis.

Le salaire n’est pas la principale source de revenus

M. Geloso parle dans son texte de paies ou de salaires, mais pas du revenu des PDG, comme si la rémunération des dirigeants d’entreprises se limitait à leur salaire. Je précisais dans mon essai Pourquoi ne pas devenir riche ? (Fides, 2014) que, malgré des salaires démesurés, ce n’est pas la principale source de revenus des PDG. Plus de la moitié de leurs revenus provient d’autres sources de rémunération.

Je cite : « Sur une rémunération globale moyenne de 7,96 millions en 2012, les 100 patrons canadiens les mieux payés n’ont reçu, en moyenne, qu’un salaire de base d’un peu plus de 1 million, contre 1,7 million en prime en argent, 2,2 millions en actions de leur entreprise, 1,7 million en options d’achat d’actions, plus 750 000 $ en autres formes de rémunération. » Sans oublier que ce sont eux, souvent, qui fixent leurs revenus sous l’œil peu vigilant de leurs actionnaires.

Cette anomalie n’en est pas une pour le professeur Geloso. C’est tout simplement le résultat du jeu de la concurrence dans une société de libre entreprise. Il le dit, bien sûr, dans des mots plus savants, ajoutant que les dirigeants talentueux ne courent pas les rues. Qui plus est, ces hommes seraient même plus instruits que par le passé. Pourtant, leurs salaires étaient tout aussi scandaleux dans le passé, même moins instruits. Mieux encore, M. Geloso souligne que les conseils d’administration en mettraient maintenant certains à la porte en évaluant mieux leur performance qu’avant. J’aurais aimé des exemples de cette fissure chez les membres du boys’ club.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas sûr que le marché ait quelque chose à voir avec une telle enflure des revenus des PDG.

Mes recherches montrent plutôt qu’il s’agit d’une ploutocratie où l’on se retrouve dans les mêmes conseils d’administration pour se coopter dans les postes de direction. Les lois du marché servent plutôt à justifier les licenciements d’employés.

J’ajouterais que si le talent de ces dirigeants était si grand, il n’y aurait pas eu ces dérapages comme lors de la crise de 2008, alors que le système capitaliste a eu besoin de l’État pour que leurs entreprises ne prennent pas l’eau. L’État devrait être d’abord et avant tout au service de l’ensemble des citoyens, et hésiter avant de se prêter à la simple rescousse de quelques mastodontes de l’économie. Il y aurait sans doute lieu aussi de contrer plus fermement les paradis fiscaux dont les riches usent sans pudeur.

Si les gouvernements s’avisaient d’agir avec plus de diligence et avec un plus grand souci de justice et d’égalité, leur bonne volonté serait tout de même mise a l’épreuve. Car Vincent Geloso termine son texte en annonçant, presque triomphalement, que les talents des PDG ne se limitent plus à la sphère économique, mais qu’ils sont maintenant triés sur le volet à partir d’une autre arme redoutable, leurs « talents politiques ». Dans un élan final quelque peu contradictoire, l’économiste en arrive tout de même à blâmer les interventions gouvernementales. Comme un mantra pour lui et les autres défenseurs de la libre entreprise, il faudrait laisser la merveilleuse main invisible se déployer sans régulation. 

Décidément, la magie des Fêtes imprègne certains économistes toute l’année, au grand plaisir des PDG.