L’auteur résume ici une étude qu’il a publiée pour le compte de l’Institut Fraser.

Vincent Geloso Vincent Geloso
Collaboration spéciale

Si le Nouvel An signifie des feux d’artifice et des réjouissances en famille, il signifie aussi que nous reverrons encore la vieille nouvelle recyclée voulant que les dirigeants de grandes entreprises canadiennes aient fait autant d’argent en quelques jours que ce que le travailleur moyen fera en une année.

Si cette nouvelle ressort chaque année, c’est dans le but de dénoncer une injustice perçue. Comment peut-on payer un dirigeant d’entreprise 200 fois plus que les travailleurs ? Cette question présuppose que la rémunération des dirigeants n’a aucun lien avec leur performance. Or, c’est faux.

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« Le coût d’une erreur de gestion a fortement augmenté. C’est pourquoi les conseils d’administration sont prêts à payer davantage pour attirer les meilleurs talents possible », explique l’auteur.

Il est vrai que la paie des PDG a augmenté plus rapidement que la paie des salariés depuis 1990. Personne ne remet ça en question. Cependant, ce que trouvent les chercheurs est que cette augmentation s’explique par l’offre limitée de dirigeants de talents, et la demande élevée pour ceux-ci.

Depuis les années 90, les grandes entreprises établies dans des pays riches comme le Canada ont été exposées à davantage de compétition grâce à l’internationalisation des marchés et à une accélération de l’innovation.

Ces tendances lourdes ont déstabilisé plusieurs firmes bien établies qui ont perdu leur titre de leader au profit d’innovateurs.

Dans un tel environnement, le coût d’une erreur de gestion a fortement augmenté. C’est pourquoi les conseils d’administration sont prêts à payer davantage pour attirer les meilleurs talents possible. En d’autres termes, la demande pour les dirigeants compétents a augmenté.

Ce changement de la demande s’observe dans la formation universitaire des dirigeants embauchés. Alors qu’en 1930, à peine 10 % des PDG étaient détenteurs d’une maîtrise ou d’un doctorat, près de 60 % d’entre eux sont aujourd’hui détenteurs d’un tel diplôme dans des domaines comme la finance, les mathématiques appliquées, le génie civil, la chimie ou la physique.

Sièges éjectables

Il convient de souligner que l’augmentation de la demande vient avec un effet rarement souligné dans les débats publics : si les conseils d’administration sont prêts à dépenser davantage pour obtenir les meilleurs candidats, ils sont aussi prêts à dépenser davantage pour évaluer constamment leur performance. Ainsi, lorsqu’un PDG est viré, c’est généralement parce qu’il a échoué à remplir les objectifs fixés.

Cela s’observe dans l’augmentation des taux de roulement des dirigeants d’entreprises : alors qu’il se situait en dessous de la barre des 10 % au cours des années 80, le taux de roulement dépasse aujourd’hui la barre des 15 %. Pour observer ce taux de roulement, on n’a qu’à regarder l’évolution de la liste des 100 PDG les mieux payés au fil des ans. Sur les 100 mieux rémunérés en 2007, il n’en restait que 15 en 2017.

Il faut aussi reconnaître que le coût d’un échec est beaucoup plus important, non seulement du point de vue d’une entreprise, mais aussi sur le plan personnel.

Un PDG qui se fait licencier aura énormément de difficulté à se retrouver un emploi comparable. En fait, généralement, il se retrouvera exclu du domaine des affaires.

Il demeure néanmoins une nuance cruciale à faire, et qui pourrait expliquer pourquoi certains sont offensés par la rémunération des PDG. Lorsqu’un conseil d’administration embauche un PDG, il choisit le candidat qui maximisera les profits de la firme. La façon d’y parvenir est sans grande conséquence pour eux, pourvu que la profitabilité soit au rendez-vous. Ainsi, si une firme se retrouve dans le besoin de convaincre un gouvernement de lui accorder un traitement de faveur, le conseil d’administration choisira un candidat au talent politique. Le besoin de convaincre le gouvernement modifie les incitations : au lieu de rémunérer les talents de gestionnaire, on rémunère les talents politiques.

Pour plusieurs industries, les interventions politiques sont une façon de maintenir un haut niveau de profit. Par exemple, les entreprises de télécommunications, de télédiffusion et de transport aérien sont explicitement protégées de toute concurrence étrangère sur le marché canadien. Plusieurs entreprises, notamment dans le secteur aéronautique, bénéficient d’aide directe sous la forme de subventions. Dans ces secteurs, la rémunération des dirigeants n’est pas liée uniquement aux talents de gestionnaires, mais aussi aux talents politiques.

De nombreuses études soulignent qu’en général, les gens ne sont pas incommodés par des différences salariales tant qu’elles sont basées sur le mérite et le talent. Si inconfort il y a, ce n’est que lorsqu’un élément d’iniquité est introduit en pipant les dés en faveur de ceux qui fixent les règles. Et c’est parfaitement compréhensible. Dans un tel cas cependant, il est plus juste de blâmer l’intervention gouvernementale qui vient piper ces dés, au lieu de blâmer l’ensemble des acteurs.