Aujourd’hui, les superhéros américains sont partout. Mais sait-on que, dans l’ombre des géants créés par Marvel Comics (Disney) et DC Comics (Warner Bros.), il existe quelques superhéros québécois ? Cet article est le cinquième d’une série de sept textes.

Philippe Rioux et Jean-Philippe Warren
Respectivement chercheur postdoctorant et professeur, Université Concordia

Lancé en 2010 par le réalisateur Christian Viel, le projet Heroes of the North s’articule autour d’une websérie. Filmées à Montréal, les deux saisons totalisent pour l’instant 29 épisodes. Elles mettent en vedette des superhéros canadiens, dont une superhéroïne québécoise.

Une entreprise transmédia

Heroes of the North reprend les moments-clés d’un récit de superhéros typique. Après avoir raconté les origines des différents personnages, la série explique comment ces derniers ont été recrutés par la Canadian Defense Organization afin de former une équipe étoile, à la manière des Avengers ou de la Justice League.

La mise en commun des habiletés particulières de chacun des superhéros leur donne les moyens d’affronter les groupes terroristes qui menacent la sécurité nationale. Des Nouveaux Felquistes à l’organisation néonazie Medusa, aucun ennemi ne peut échapper aux Heroes of the North !

Ayant à imaginer des superhéros canadiens, Christian Viel emprunte aux superhéros américains leurs costumes colorés et leurs récits bourrés d’action. Il leur donne aussi une allure qui ressemble parfois à s’y méprendre à des superhéros connus. Qui ne reconnaîtra pas Captain America dans le personnage des Heroes of the North appelé le Bouclier Canadien ?

Viel n’hésite pas non plus à affirmer pleinement la dimension commerciale de sa marque. Transposant une stratégie d’affaires prisée des grands éditeurs de comic books, il décline sa websérie en produits dérivés de toutes sortes, des épisodes de la télésérie aux livres d’images, des bandes dessinées (en format numérique ou papier) aux figurines et des vêtements aux contenus accessibles uniquement aux membres du site web. En embrassant le transmédia, la série indépendante Heroes of the North peut varier ses sources de revenus afin de financer, idéalement, de nouveaux projets.

Une Fleur-de-Lys 2.0

Bien que Heroes of the North soit un projet en grande partie québécois, la quasi-totalité des produits qui s’y rattachent sont en anglais. Cette préférence pour la langue de Shakespeare s’explique par la volonté des créateurs de rejoindre le public nord-américain.

On ne s’étonne donc pas qu’une seule héroïne représente le Québec au sein de la Canadian Defense Organization. Derrière le sobriquet de Fleur-de-Lys (clin d’œil certain à la superhéroïne apparue en 1985 dans New Triumph featuring Northguard) se cache Nathalie de Verchères, descendante directe de Madeleine de Verchères. Douée en arts martiaux, elle est munie de bracelets électrisants spéciaux fabriqués par Hydro-Québec. Lors de ses aventures, elle contrecarre régulièrement les plans des Nouveaux Felquistes, une organisation indépendantiste clandestine fondée par ses deux frères aînés !

Toute vouée soit-elle à la défense de l’unité canadienne, Fleur-de-Lys fait un peu bande à part parmi les autres membres de Heroes of the North.

Fleur-de-Lys est la seule à conserver une certaine autonomie par rapport au pouvoir central. À la suite d’une demande formulée par le Bloc québécois à la Chambre des communes, elle répond en effet exclusivement du gouvernement provincial.

Le « statut particulier » de Fleur-de-Lys suscite des rapports ambigus avec le superhéros nommé le Canadien, emblème patriotique par excellence de la fédération. Mais quoique les discussions entre les deux personnages puissent être souvent tendues, une attirance réciproque les ramène toujours l’un vers l’autre.

Cette métaphore de la question nationale, jouant sur la relation d’amour-haine des Canadiens de langue française et de ceux de langue anglaise, avait déjà été esquissée dans New Triumph featuring Northguard. Elle rappelle une fois de plus comment la bande dessinée de superhéros faite au Québec, loin d’être un pur divertissement sans ancrage dans la réalité, aborde souvent de front certains enjeux politiques et identitaires.

La nouvelle toile des superhéros canadiens

Les œuvres générées par Heroes of the North présentent des maladresses évidentes. Certains épisodes sont loufoques et laissent perplexe. On n’a qu’à penser à ce récit qui raconte comment des explosifs liquides ont été cachés dans les implants mammaires d’une religieuse fanatique !

Cela dit, Heroes of the North a le mérite d’avoir fait entrer les superhéros canadiens et québécois dans l’ère du web. Le travail réalisé par Christian Viel et ses nombreux collaborateurs transpire la passion et affiche une ambition admirable. Les amateurs et amatrices du genre ont pu se régaler, pendant 5 ans (2010-2015), d’une série de superhéros qui mariait l’humour et l’action, dans un décor 100 % canadien !

À lire demain : Angloman en lutte contre Pierre Elliott Trudeau !