Le psychanalyste Gérard Bonnet démontre dans ce livre que non seulement les idéaux ne s’effacent pas, mais ils reprennent puissance et vigueur avec l’âge et s’imposent d’autant plus que les forces physiques diminuent.

J’ai sous-titré un précédent ouvrage sur l’idéal : « la force qui nous gouverne », pour souligner qu’en effet, l’idéal tient dans la psyché humaine le rôle d’un gouvernail, mais d’un gouvernail qui serait aussi et en même temps un moteur. Cela se comprend aisément si on envisage la place qu’il occupe dans l’existence humaine en général où il se fait souvent impérieux et dirigiste. Mais qu’en est-il quand l’être humain prend de l’âge, voit ses forces diminuer et ne dispose plus des possibilités qui lui permettraient de s’investir comme par le passé ? Cela n’annonce-t-il pas aussi la fin des idéaux, de leur force, de leur directivité ? La fin des illusions en somme. C’est ce que pensent certains philosophes qui envisagent surtout l’idéal en tant que valeur.

Pour la psychanalyse, c’est l’inverse. L’idéal ne perd pas de son importance avec l’âge, au contraire, il s’impose d’autant plus que les forces physiques diminuent, et il parvient même parfois à faire retour d’une manière nouvelle, inattendue, pour le meilleur ou pour le pire. Bien plus, il manifeste souvent alors ses véritables potentialités, ses richesses, et c’est le moment ou jamais d’en découvrir les multiples facettes et leurs virtualités. C’est aussi avec l’âge qu’il s’impose au sujet de la façon la plus claire et la plus évidente et lui offre une nouvelle chance de l’investir.

C’est donc l’époque par excellence où règne l’idéal, et il vaut la peine de le souligner à une époque où l’on insiste tant sur l’importance des soins du corps et des disciplines physiques ; sa prééminence est le meilleur gage d’une espérance de vie qui ne soit pas uniquement matérielle ou sociale, et qui offre un épanouissement à la mesure du désir de chacun.

C’est sans doute l’un des points sur lesquels une personne qui a fait une analyse peut encore progresser, alors même que le temps a passé et qu’elle estime avoir abordé l’essentiel. Non pas dans une espèce d’acharnement à vouloir tout résoudre, mais de façon à prendre en compte les questions qui reviennent au fur et à mesure des circonstances et qui risquent de rendre la fin de vie difficile.

Car, j’espère le montrer, l’analyse n’est jamais terminée, même pour ceux qui l’ont faite en son temps ou poursuivie tout au long de leur vie. L’inconscient est une véritable boîte de résonance et il attend souvent que l’âge fasse son œuvre pour se manifester et pour mettre en évidence des faits plus ou moins occultés jusque-là. Tout cela au nom d’un idéal de vérité ou d’amour qui attendait son heure pour se manifester dans toutes ses exigences. […]

Le grand passage

Vient toujours un moment où le sujet âgé ne perd pas seulement le bénéfice de ses premiers investissements parentaux et de ses capacités de procréation, il voit jour après jour ses forces physiques diminuer et ses capacités s’amoindrir. Auquel cas, il devient plus ou moins dépendant des plus jeunes, ce qui constitue un tournant que certains ont bien du mal à négocier. Il est pourtant inéluctable et nul ne peut y échapper : soit parce qu’il n’a plus les moyens de subvenir à ses besoins, soit, plus souvent, du fait qu’il est obligé de s’en remettre à d’autres pour effectuer les tâches de la vie quotidienne, surtout aujourd’hui où l’invasion des techniques nouvelles met souvent les anciens en difficultés. Quelles qu’en soient les modalités, ce tournant suppose une véritable conversion psychique dont on ne mesure pas toujours la portée et sur laquelle je reviendrai plus longuement par la suite. Car qu’on le veuille ou non, c’est un retour à l’enfance, cette période précisément où l’on ne survit que grâce au bon vouloir des autres et à leur dévouement. Or ce n’est possible et vivable que si la personne âgée parvient à réinvestir les idéaux qui régnaient aux origines et à les cultiver de façon privilégiée : ce sont eux en effet qui vont alimenter en plaisir cette relation de dépendance, exactement comme ils faisaient exister celle qui unit l’enfant à sa mère. En bien des cas, le langage des anciens abonde en superlatifs comme il en est tant dans la bouche des enfants, vantant la beauté, la fidélité, la tendresse des soignants, ou, au contraire, déplorant l’absence de tout idéal lorsque les soins et les services sont donnés dans la froideur ou dans l’indifférence. Auquel cas, cela peut donner lieu chez les anciens à des phénomènes dépressifs, voire mélancoliques, où les idéaux désinvestis deviennent persécuteurs.

Quand la relation est satisfaisante, ils découvrent au contraire la richesse des idéaux dans la vie quotidienne, et y trouvent des satisfactions qui les dédommagent de celles qu’ils n’ont pas eues, ou qui leur sont devenues inaccessibles. Les anciens témoignent ainsi aux yeux des plus jeunes que ces objets de plaisir ont une importance vitale et ils viennent en préciser le contenu.

Dans L’art d’être grand-père, Victor Hugo se plaît à mettre en lumière les idéaux qui viennent illuminer sa fin de vie et qui sont précisément ceux qui lui ont été les plus chers durant son existence. Les titres des derniers poèmes du recueil sont suffisamment éloquents : progrès, fraternité, l’âme à la poursuite du vrai. Et ils font suite à beaucoup d’autres où le poète chante sur tous les tons ses relations aux plus jeunes, dont, certes il n’est pas quant à lui dépendant matériellement, mais qui incarnent à ses yeux les véritables richesses qui lui ont été indispensables pour traverser les dernières épreuves de sa vie.

L’envers de la médaille

Il ne faut toutefois pas oublier que les idéaux en question sont et restent toujours d’une ambivalence radicale, ce qui peut donner lieu à des attitudes inattendues, entraînant parfois des comportements cruels, pour soi ou pour les autres. C’est le cas en particulier quand ils ont été investis autrefois dans des conditions problématiques qui tiennent à l’histoire de chacun. Bien des sujets âgés vivent dans une culpabilité permanente, ressassant des idéaux pris à la lettre, s’infligeant sur le tard des reproches incessants sous l’emprise de celles ou ceux avec qui ils les ont découverts et investis autrefois. Parfois, le retour des idéaux s’impose de telle façon qu’il les conduit à en faire toujours plus, à dépasser leurs possibilités physiques, au risque de s’épuiser réellement. D’autres, au contraire, se montrent d’une exigence et d’une dureté sans limites à l’égard des personnes qui prennent soin d’eux, tel Jean Rochefort dans le film Floride.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Vieillir : un retour d’idéal

Vieillir : un retour d’idéal
Gérard Bonnet
Éditions In Press
Collection OLD’UP
Mars 2020
144 pages