Les auteurs s’adressent à la mairesse de Montréal, Valérie Plante, au commissionnaire à l’itinérance, Serge Lareault, et au premier ministre, François Legault

Caroline Leblanc et Sue-Ann MacDonald
Respectivement étudiante au doctorat à la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke et professeure agrégée à l’École de travail social de l’Université de Montréal et plus de 1400 autres signataires*

En tant que citoyens, membres de services communautaires et publics, universitaires et chercheurs, nous unissons nos voix pour faire une déclaration publique contre les expulsions des abris de fortune et des campements.

Depuis le début de la pandémie, les personnes sans domicile sont devenues plus visibles. Une série d’abris de fortune se sont installés aux quatre coins de la ville. Pour ces personnes, il s’agit de solutions qu’elles jugent meilleures que les refuges, les centres de répit (halte chaleur) et les refuges-hôtels.

Les refuges ne sont pas adaptés à tous, car ils peuvent imposer des règles contraignantes relatives aux heures d’entrée et de sortie, ainsi qu’à la sobriété. Ils offrent aussi des environnements peu intimes. Les abris de fortune deviennent alors une alternative pour ces gens. Les campements peuvent leur procurer une vie en communauté qui leur permet de bénéficier de l’entraide, du soutien et d’un niveau de sécurité qu’on ne retrouve pas nécessairement dans les refuges. Ainsi, les soutenir dans leur choix, ce n’est pas les encourager à rester dans la rue ; cela permet de sauver des vies et de soutenir les conditions dans lesquelles les personnes ont bâti confiance, autonomie et dignité.

Cela ne veut pas dire que les abris de fortune et les campements sont idéaux. C’est l’idée même du démantèlement qui doit être remise en question, car contraire aux bonnes pratiques.

La question de la sécurité doit être vue dans l’optique du soutien que procurent ces campements plutôt que d’être utilisée comme prétexte à l’éviction.

Le rapporteur spécial des Nations unies stipule que « toutes les mesures prises par le gouvernement à l’égard des campements de sans-abri doivent être guidées par un engagement à défendre les droits et la dignité humaine de leurs résidents. Cela signifie passer de la criminalisation, de la pénalisation ou de l’obstruction des campements de sans-abri à une approche fondée sur la participation et la responsabilisation fondées sur les droits ».

Le démantèlement est une action répressive. Nous attirons donc l’attention de la Ville de Montréal et du gouvernement du Québec sur le fait que les campements constituent une forme d’itinérance et sont donc le reflet de la violation du droit des citoyens à un logement adéquat ; que l’aménagement urbain vient réduire leurs possibilités (par exemple, la fermeture du parc Viger) ; que d’expulser les personnes de leur campement contre leur gré est incohérent avec les mesures sanitaires pour lutter contre la COVID-19 ; que cela met en danger leur vie parce qu’elles devront se déplacer loin des regards pour éviter de nouvelles évictions ; et que le droit international ne permet pas la destruction d’abris de fortune, même si ceux-ci sont faits de matériaux improvisés et établis sans autorité.

Pour ce faire, nous exigeons que la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec mettent en place un moratoire, pendant la pandémie, sur les expulsions des personnes logées et des personnes non logées vivant dans des abris de fortune et des campements ; qu’ils les informent sur les précautions de sécurité liées aux risques d’incendie ; qu’ils leur procurent de l’équipement adéquat pour assurer leur survie et ainsi réduire les risques de mortalité (par exemple, des tentes à l’épreuve du feu, etc.) ; qu’ils leur fournissent un système de récupération des déchets et d’entreposage, de l’eau courante, l’accès à des toilettes et à des douches, ainsi qu’à un lieu à proximité des campements pour se réchauffer ; et enfin, qu’ils respectent l’autonomie, la dignité et l’autodétermination des personnes qui vivent dans les abris de fortune.

Les personnes doivent consentir au relogement, plutôt que de subir la coercition, que ce soit par l’entremise de menaces, de harcèlement et de destruction de leurs biens. Les autorités doivent améliorer les mesures d’urgence en offrant des espaces sécuritaires qui garantissent l’autonomie et la dignité des personnes (par exemple, ouvrir les refuges et les stations de métro 24 heures sur 24, etc.). Elles doivent procurer, à ceux qui en font la demande, un logement permanent et abordable — y compris avec soutien. Et tenir une consultation publique avec ceux qui vivent dans la rue afin qu’ils partagent leur point de vue concernant leurs besoins.

Les enjeux systémiques actuels ne vont qu’aggraver l’itinérance et nous devons faire preuve d’une plus grande tolérance. Se faire « mettre dehors de dehors », comme l’a si bien dit une personne qui habitait le campement de la rue Notre-Dame, ça n’a aucun sens. L’espace public doit être un lieu d’accueil pour tous.

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