La COVID-19 ne sera pas la dernière pandémie à laquelle le monde devra faire face. Afin de mieux comprendre le phénomène, nous proposons aujourd’hui le dernier d’une série de 10 textes publiés dans le cadre d’une initiative de l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval.

Luc Bergeron Luc Bergeron
Professeur adjoint à la faculté de pharmacie de l’Université Laval et coordonnateur à l’antibiogouvernance du CHU de Québec-Université Laval

Comme presque tous les domaines d’activités, la pharmacie a été bouleversée par la pandémie de COVID-19 sur plusieurs plans. Étant donné que la pharmacie est au cœur de l’usage et de la gestion des médicaments dans le monde entier, et aussi parce que le pharmacien est le professionnel de la santé le plus accessible, les répercussions d’une catastrophe sanitaire mondiale comme la pandémie de COVID-19 sur le monde de la pharmacie ont été importantes. Voici quelques-uns des enjeux auxquels les pharmaciens sont confrontés.

Le nombre élevé de patients infectés avec la COVID-19 qui avaient besoin d’être ventilés pendant une longue période en soins intensifs a créé un effet domino sur un grand nombre de médicaments, en particulier ceux utilisés en soins critiques. La culture du « just in time » en pharmacie, inspirée par les approches Lean et Toyota, qui consiste à conserver un inventaire limité de médicaments et à commander au fur et à mesure, s’est rapidement avérée mal adaptée à la situation.

Les besoins en propofol, kétamine et fentanyl, par exemple, ont explosé dans les sites désignés pour accueillir les patients atteints de la COVID-19.

On s’est rapidement retrouvé avec des risques de pénuries dans ces hôpitaux, alors que d’autres établissements pouvaient se retrouver avec des surplus importants de ces médicaments en raison notamment de l’arrêt des interventions chirurgicales non urgentes. Des outils de gestion provinciale des inventaires de certains médicaments critiques ont été rapidement développés par les pharmaciens d’établissement pour s’assurer de répartir plus efficacement, et surtout en fonction des besoins locaux, les inventaires de ces médicaments si nécessaires.

Faux espoirs

Au moment où le coronavirus s’est disséminé sur la planète, il n’existait pas encore de traitement ou de vaccin efficace reconnu. On a tenté d’utiliser divers médicaments déjà à notre disposition pour traiter l’infection. L’enthousiasme suscité par les résultats préliminaires obtenus avec des médicaments comme l’hydroxychloroquine, amplifié par les médias sociaux et certaines personnalités politiques, a conduit à une augmentation disproportionnée de la demande pour ces médicaments. Les inventaires de cet antipaludéen ont rapidement fondu chez les grossistes et on envisageait même de priver certains patients de ce traitement efficace pour l’arthrite. Pourtant, malgré de grands espoirs, les études cliniques amorcées en début de pandémie ont établi assez rapidement l’inefficacité de plusieurs de ces médicaments. Cet exemple représente bien le sort d’un grand nombre de médicaments prometteurs qui n’arrivent jamais sur le marché.

Malgré des résultats parfois prometteurs obtenus en laboratoire ou chez un petit nombre de patients, ceux obtenus avec de grands nombres de patients dans des études cliniques comparatives s’avèrent souvent bien décevants.

Les pharmaciens sont ainsi confrontés à des enjeux éthiques. Par exemple, doit-on présumer qu’un médicament réputé sécuritaire pour une indication établie, comme l’hydroxychloroquine pour le traitement de l’arthrite, sera forcément aussi sécuritaire pour des patients atteints de la COVID-19, dont nous savons très peu de choses ? En tant que pharmaciens, sommes-nous tenus d’offrir tout médicament potentiellement bénéfique aux patients infectés par le coronavirus ? Le pharmacien peut se trouver alors en porte-à-faux avec l’approche basée sur les preuves (Evidence Based Medicine), qui constitue la philosophie de pratique en pharmacie depuis quelques décennies. Le travail collaboratif multidisciplinaire (comité locaux ou provinciaux) constitue une voie intéressante pour prendre un pas de recul et mettre en perspective les données d’efficacité et les enjeux de santé.

La pratique de la pharmacie évolue ; le pharmacien peut maintenant administrer des vaccins. Avec l’arrivée de la grippe saisonnière et celle imminente du vaccin contre la COVID-19, ils seront encore plus sollicités dans l’effort de vaccination massive qui s’annonce. Les pharmaciens devront de nouveau adapter leur environnement de travail pour pouvoir accueillir sécuritairement les personnes pour se faire vacciner contre la COVID-19.

Le confinement initial imposé par la COVID-19 a malgré tout présenté certaines opportunités pour la pratique de la pharmacie. Il a contribué à accélérer le déploiement du télétravail en pharmacie d’établissement et accentué l’intérêt vers les outils de suivi à distance, comme les applications de type PROM (Mesures de résultats rapportés par les patients ou Patient-Reported Outcome Measure). Ces applications, encore peu employées en pratique, utilisent des questionnaires d’évaluation que les patients remplissent pour fournir de l’information sur leur état de santé et leur qualité de vie. L’information peut être partagée avec un professionnel de la santé (comme le pharmacien) qui est alors en mesure de suivre à distance l’évolution de certains problèmes de santé. Dans un contexte comme la COVID-19 où l’on tente de limiter les contacts, ce type d’outil suscite énormément d’intérêt.

La COVID-19 a instantanément sorti les pharmaciens de leur zone de confort et a eu de vastes répercussions sur plusieurs aspects de la pratique pharmaceutique. Elle constitue également une fenêtre d’opportunité pour revoir les pratiques en pharmacie, tant en matière de logistique que de pratique clinique.