Face à l’actuelle désertion forcée des centres-villes, certains en pronostiquent déjà le déclin inéluctable. Cette menace se fonde en partie sur la découverte du télétravail, dont la persistance pourrait mettre à mal les pôles d’emploi. Pour d’autres, les difficultés actuelles du centre-ville sont l’occasion de se défaire d’un modèle décrié. Les tours du centre-ville de Montréal, la concentration de pouvoir et de richesse qui s’y trouve en ont fait le symbole d’un certain capitalisme parfois considéré comme l’ennemi à abattre.

Christian Savard Christian Savard
Directeur général de Vivre en Ville

Mais soyons clairs : si un déclin des centres-villes devait se concrétiser, ce serait un désastre environnemental, économique et culturel.

Dans une perspective de transition écologique, la concentration des bureaux au cœur d’une agglomération est un atout à préserver.

Concentrer plutôt que disperser, c’est évidemment une clé pour optimiser l’utilisation du territoire. On connaît les dommages irréversibles de l’étalement urbain, qui grignote les terres agricoles, détruit les milieux naturels et aggrave les effets des changements climatiques, notamment les vagues de chaleur.

Concentrer les emplois dans un lieu central et plus facilement desservi en transport collectif a aussi permis d’alléger considérablement notre bilan carbone en transport.

Vivre en Ville a étudié en profondeur, en 2017, l’effet de l’emplacement des entreprises et des institutions sur le bilan carbone, à travers les déplacements. Il en ressort que dans toutes les régions étudiées, ce sont les centres-villes qui ont la plus faible empreinte carbone. Les pôles excentrés, moins bien desservis en transport collectif, parfois enclavés et surtout beaucoup plus éloignés de la majorité de leur aire d’influence, ont un bilan carbone en transport de 20 % à 150 % plus lourd.

Quelqu’un qui travaille au centre-ville de Montréal émet, dans ses déplacements vers le travail, moins de la moitié des émissions de gaz à effet de serre de quelqu’un qui travaille dans un pôle excentré de la région métropolitaine, comme le DIX30 ou le Technoparc Saint-Laurent. Cette différence d’impact entre le centre-ville et les pôles excentrés s’observe également à Québec, Sherbrooke et Trois-Rivières.

Identité et cohésion sociale

Il est trop tôt pour dire si l’adoption du télétravail sera durable, et à quel point elle sera massive pour les emplois de bureau. Si le tiers des travailleurs alternent entre la maison et le bureau, et si leurs employeurs optent pour le partage de bureau, le besoin en pieds carrés de bureau pourrait diminuer de façon non négligeable, au détriment des milieux où ces emplois se concentrent.

La question à se poser, c’est où nous voulons conserver les bureaux qui demeureront nécessaires ?

Je l’affirme : s’il faut convertir une partie des espaces de bureau existants, le dernier endroit où il faudrait en fermer, ce sont les centres-villes.

Conserver dans les centres-villes les bureaux qui resteront nécessaires n’est pas seulement une façon de soutenir leur tissu commercial et de lutter contre les changements climatiques. C’est aussi une question d’identité et de cohésion sociale. Nos centres-villes abritent un patrimoine bâti, historique, humain essentiel.

Tant dans les métropoles que dans les petites villes, les centres-villes sont des lieux remarquables. Dans plusieurs cas, ils sont assurément perfectibles : il faut améliorer leur échelle humaine, prévoir un meilleur partage de l’espace public et mettre en valeur le patrimoine. Reste que la proximité y crée de la synergie, la densité y favorise l’optimisation des infrastructures et des services publics, la compacité y permet d’économiser les ressources et le territoire. Cette merveilleuse efficacité est un des ressorts de notre actuelle prospérité, et très certainement une clé de notre future résilience.

Dans bien des cas, à Montréal notamment, la cure d’embellissement du centre-ville est déjà bien entamée. Il serait salutaire que les pouvoirs publics appuient sur l’accélérateur en en faisant une priorité de la relance économique.

Les grandes tours de bureaux sont-elles la solution idéale sur le plan environnemental et social ? Ce n’est pas sûr, et si c’était à refaire, peut-être faudrait-il en revoir le modèle. Mais ces tours-là existent. Pratiquer la transition écologique, c’est avant tout prendre acte de l’existant et s’assurer d’en tirer le meilleur parti. Faire table rase du rôle structurant du centre-ville ne serait ni économiquement rentable ni écologiquement soutenable.

Les centres-villes jouent un rôle environnemental indéniable. Si le télétravail doit réduire à l’avenir le besoin d’espaces de bureau, c’est avant tout en périphérie qu’il faut cesser d’en construire, voire prévoir d’en convertir. La dernière chose à faire est d’affaiblir le centre-ville.