Pour beaucoup de gens, Noël revêt cette année une importance particulière. Pourtant, diront-ils, avec la pandémie et tous ses malheurs qui s’éternisent, ce n’est sûrement pas le petit Jésus qui mérite d’être fêté…

Pierre Desjardins Pierre Desjardins
Philosophe

Il faut dire que, de toute façon, depuis une cinquantaine d’années au moins, ce petit Jésus de la crèche s’était fait plutôt discret, laissant plutôt la place au père Noël et au sapin. Nous étions passés de la fête chrétienne à la fête païenne.

De l’humble petit dieu-fait-homme de la crèche, nous préférions désormais l’homme-fait-dieu technologique, celui qui se voyait comme le nouveau maître du monde.

Pour lui, la Terre se résumait alors à un vaste terrain de jeu d’où il pouvait extraire tout ce qu’il voulait sans se soucier des conséquences. Se pensant en parfait contrôle de la situation et toujours avide d’argent neuf, il n’hésitait pas à se lancer dans de multiples expériences scientifiques mettant en danger l’équilibre planétaire.

Heureusement, avec l’arrivée du XXIe siècle, cet homme-fait-dieu, qui se croyait tout permis sur la planète, s’était quelque peu éclipsé au profit d’un être nouveau plus soucieux de son environnement. Conscient des dangers qu’il courrait en massacrant inopinément la nature, l’humain s’était en effet donné la mission de sauver des milliers d’espèces d’animaux et de plantes en voie de disparition.

Mais ce dont il ne se doutait certainement pas alors, c’est qu’en 2020, parmi ces espèces directement menacées, il y aurait aussi… sa propre espèce.

Riche et fier de ses connaissances scientifiques, jamais celui-ci n’aurait pu penser un seul instant qu’il serait contraint de se confiner plus d’une année pour échapper à un virus mortel.

Aristote disait pourtant que l’humain est un être essentiellement social et que, sans cette sociabilité, il ne peut survivre à long terme. L’écrivain et psychologue américain Daniel Keyes (1927-2014) ajoutait même que sans chaleur humaine, l’intelligence et le savoir ne valent rien.

Or malheureusement, bien que nous sommes aujourd’hui équipés de moyens très sophistiqués pour communiquer entre nous, cette chaleur humaine ne nous est pas accessible. Elle n’est accessible que lors de contacts directs avec des proches. On comprendra alors qu’en période de confinement, celle-ci nous manque. Mais quelle est-elle exactement et pourquoi, plus particulièrement à l’approche de ce Noël, cette chaleur humaine nous manque-t-elle tellement ?

Notons d’abord que seuls les humains entre eux, à travers leur conscience réciproque de la mort, peuvent l’obtenir. Tous solidaires contre la mort, pareille conscience, si terrible peut-elle être, nous rapproche en effet les uns des autres.

Cette belle proximité, par la chaleur qu’elle dégage, non seulement se moque alors de la mort, mais elle peut de la même façon et en certaines circonstances festives se moquer également des aspects difficiles de la vie. La joie de vivre prend alors le dessus sur nos malheurs !

Cette réconfortante chaleur peut émaner d’un simple regard de l’autre et cela, souvent sans même qu’il ait à ouvrir la bouche. Ce que l’on voit alors à travers son regard, c’est nous-mêmes, mais un nous-mêmes vu à travers les yeux de quelqu’un qui nous connaît bien et qui est attaché à nous. Cela peut être un vieil ami ou un proche de la famille.

Ce regard ne juge pas. Il est construit à partir d’une mutuelle compréhension des plaisirs et des difficultés de la vie. Ceux-ci ayant souvent été vécus communément. Nous sommes alors vivifiés par l’actualisation de souvenirs communs. C’est aussi pour nous une occasion de voyager dans le temps, un peu à la manière de Marcel Proust, en retrouvant chez l’autre des airs, des mimiques qui nous sont familiers.

Aussi, ce que l’on attend le plus de Noël cette année n’est pas une flopée de bébelles et de cadeaux, mais, précisément, cette chaleur humaine ! On comprend qu’il est très difficile pour nous de nous en passer, surtout lorsque, comme actuellement, la mort nous frôle constamment.

Mais avons-nous vraiment le choix de faire autrement ? Alors que les cas de COVID-19 grimpent en flèche, le meilleur moyen d’espérer retrouver cette chaleur n’est certainement pas de faire comme si la pandémie n’existait soudainement plus.

Nous risquerions alors de voir disparaître à tout jamais ces gens qui nous sont si chers. On a simplement à penser ici aux milliers de personnes âgées qui, pour faire plaisir à la famille, participeront à ces festivités et retourneront ensuite dans leur résidence.

Profitons plutôt du temps des Fêtes pour méditer sur nous-mêmes et sur tout ce que nous aurons à faire dans les années à venir pour remédier à la situation présente. En espérant avoir enfin compris que, malgré tous les talents intellectuels dont la nature nous a dotés, nous ne sommes pas les maîtres de l’univers, mais de fragiles passagers sur Terre.

Enfin alors, en toute sécurité, nous pourrons, dès Noël prochain, nous retrouver ensemble et bénéficier pleinement d’une chaleur humaine retrouvée…