Alain Saulnier Alain Saulnier
Professeur invité au département de communication de l'Université de Montréal et ancien directeur général de l’information des services français de Radio-Canada (2006-2012)

Connaissez-vous « Radio-Canada Tandem » ? Il s’agit du nouveau service de contenus de marque de Radio-Canada/CBC. De quoi parle-t-on ? On le définit comme suit : « Il allie les meilleurs atouts de votre marque à l’expertise, la crédibilité et la qualité des productions numériques, audio et télé de CBC/Radio-Canada pour créer avec vous des contenus de marque multiplateformes intelligents et significatifs. »

Soyons clairs, il s’agit pour Radio-Canada d’une manière de faire de la publicité de marque en cachant le fait qu’il s’agit bel et bien de publicité. Depuis quelques années, c’est la tendance lourde chez les agences de publicité.

Si vous préférez, il s’agit d’une nouvelle façon d’enliser Radio-Canada davantage dans sa dépendance démesurée aux revenus publicitaires.

Que dire ? Il est temps de lancer le débat sur cette trop forte dépendance de Radio-Canada à l’égard de la publicité.

Encore plus de publicité à Radio-Canada ? Comme s’il n’y en avait pas assez ! Nous sommes plusieurs à considérer que cette publicité teinte trop la programmation du service public (télévision et services numériques) depuis plusieurs années et parfois, en appauvrit le contenu. Heureusement, la radio est à l’abri. L’effet pervers pour la télévision de Radio-Canada est, entre autres, qu’elle tend alors à copier les médias privés.

À mon avis, il est temps de discuter d’une formule de service public sans cette surdépendance à l’égard de la publicité à Radio-Canada. Le service public doit se distinguer, pas ressembler aux médias privés.

J’avais déjà proposé dans mon livre Ici était Radio-Canada (Boréal, 2014) que la publicité devait être retranchée de la télévision ainsi que des plateformes numériques, comme on l’a fait à la radio dans les années 1970. Je suggérais toutefois de conserver un faible pourcentage de publicité pour des commanditaires de prestige, comme lors des Jeux olympiques ou à l’occasion de grands festivals culturels.

En contrepartie, il faudra, bien sûr, trouver une façon de compenser les pertes de revenus publicitaires par de nouvelles formules de financement et de redevances du service public.

Le Rapport Yale, Le temps d’agir, déposé en janvier 2020, propose précisément d’éliminer graduellement la publicité de toutes les plateformes de diffusion de Radio-Canada.

J’ai salué cette proposition, car je considère qu’il est urgent d’en débattre.

Sauf que, plutôt que de se questionner, la direction de Radio-Canada multiplie les initiatives développées par son service des ventes publicitaires, le Groupe Revenus, pour s’incruster davantage dans la programmation de la télévision et les plateformes numériques.

On fait dans le déni, comme s’il n’y avait pas de problème avec la publicité à Radio-Canada.

Le prétexte est tout simplement qu’on considère que c’est la seule et unique solution au sous-financement du service public. Comme s’il n’y avait qu’une seule issue.

Entre-temps, on évite le débat et on accroît cette dépendance à l’égard de la publicité. Or, dans cet immense univers numérique, il faut plus que jamais savoir reconnaître la différence des contenus du service public. Radio-Canada peut et doit constituer un formidable rempart pour contrer l’uniformisation culturelle (principalement américaine) imposée par les géants du web.

Déjà, lors de mon départ de Radio-Canada en février 2012, je soulevais cette question : à quoi sert Radio-Canada si c’est pour faire comme les autres ? En janvier prochain, le CRTC tiendra une audience publique pour le renouvellement des licences de Radio-Canada. Quelle belle occasion pour lancer le débat.