Le « trumpisme » n’est pas d’ici, « nous sommes différents des Américains ».

Marc-André Cyr Marc-André Cyr
Chargé de cours au département de science politique de l'UQAM

Ces lignes sont si familières aux Canadiens et aux Québécois qu’elles pourraient être enchâssées dans notre hymne national. Il y a quelques semaines, un sondage révélait d’ailleurs que 80 % des citoyens d’ici auraient voté pour le démocrate Joe Biden (La Presse canadienne, 1er novembre).

La montée en puissance d’un Trump « canadien » est donc peu probable, d’autant que les réactions insensées de l’ancien président face à sa défaite électorale le discréditeront pour longtemps. Mais l’immunité canadienne face à l’autoritarisme n’est pas si évidente… Il suffit de prendre un pas de recul face à l’actualité pour le constater.

Rappelons d’abord que nombre de commentateurs, au lendemain de l’élection du président républicain en 2016, affirmaient qu’il fallait « donner la chance au coureur » et que le président n’était pas un « monstre ». Répétant ad nauseam que « nous devrons travailler » avec lui, ils courbaient déjà l’échine face à notre influent voisin.

En matière d’opposition à l’autoritarisme et au racisme, on a déjà vu mieux…

Depuis, la flagornerie face à Trump a été constante. En 2019, une vidéo montrant le premier ministre Trudeau semblant se moquer du président républicain a fait le tour du monde. Toutes les forces conservatrices du pays vont condamner le premier ministre, à un point tel qu’il devra réitérer que ses relations avec les États-Unis sont très « bonnes »…

Cette docilité du Canada face à l’empire est historique. La classe politique y est simplement fidèle. Il y a cependant bien pire, puisque par-delà l’inquiétant personnage, la ritournelle démagogique de Trump a eu ici des échos importants.

On aime bien critiquer le rejet de la science de l’ex-président et des républicains. Il rivalise néanmoins avec de nombreux chroniqueurs bien de chez nous, lesquels chérissent le « gros bon sens » et la sacro-sainte croissance économique en matière environnementale. Cette démagogie rivalise en outre avec celle de notre ancien premier ministre Stephen Harper, qui, en plus de censurer les journalistes scientifiques canadiens, affirmait que « Kyoto est un complot socialiste » (2007).

Cette question des complots a évidemment tendance à nous faire sourire. Seulement, encore une fois, celle-ci n’est pas étrangère au Canada.

Forts de l’appui de personnalités artistiques et médiatiques, les complotistes ont aussi fédéré un certain mécontentement, à un point tel qu’un sondage confirmait dernièrement que 20 % des Québécois croyaient aux théories du complot concernant la COVID-19 (30 novembre, La Presse).

Le problème ne date d’ailleurs pas d’hier. Ce n’est pas Trump qui affirmait que Québec solidaire était dirigée par un « politburo », mais bien Jean-Francois Lisée, alors aspirant chef du Parti québécois. Et ce ne sont pas les Américains qui soutenaient que la Fédération des femmes du Québec était à la solde des islamistes, mais bien des personnalités médiatiques québécoises dont la notoriété n’est malheureusement plus à faire.

On retrouve ensuite au Québec et au Canada la même pathétique victimisation que Trump a faite sienne… Les chroniqueurs organiquement liés au pouvoir sont ceux qui tolèrent le moins la critique. Ils profitent de toutes les occasions pour se dire muselé par l’« empire du politiquement correct », pour parler de « racisme antiblanc », de « totalitarisme de la gauche », des « féminazis », des « antifa » ou de la « clique du plateau » qui contrôlerait la province en entier.

Également, la répression des mouvements sociaux mise de l’avant par Trump sévit aussi de ce côté de la frontière. Les lois spéciales contre les grèves ouvrières (si fréquentes qu’on se demande bien ce qu’elles ont de si « spéciales »), les lois antimanifestations de 2012 (qui ont mené à quelques 3500 arrestations et à de nombreux abus) et la militarisation de la police (qui, selon la sociologue Lesley Wood, n’épargne aucunement le Canada) en témoignent de manière éloquente.

Pour finir, notons que les polémiques liées à la « rectitude politique » ont dernièrement mené à un considérable battage médiatique. Cautionnées par une partie de la gauche, ces polémiques – toujours symboliques et parfois insignifiantes – réduisent la question des classes au profit du débat identitaire. Cette nouvelle joute débutée il y a quelques décennies chez nos voisins américains, celle de la guerre culturelle, est déjà gagnée par la droite, qui profite de chacun de ces scandales pour marquer des points auprès des classes populaires.

Bien entendu, quand on se compare on se console. Nous sommes encore bien loin d’avoir un candidat aussi dangereux de Trump aux portes des parlements provinciaux et fédéraux. L’autoritarisme n’apparaît cependant pas du jour au lendemain. Petit à petit, il pervertit les idées de la même manière que la rouille corrode le fer…