À l’heure actuelle, à Montréal, la moitié des élèves inscrits au préuniversitaire collégial font leurs études en anglais. La moitié. Et bientôt, ce sera la majorité. La question : est-ce souhaitable, du point de l’intérêt collectif, quand on sait que la vaste majorité d’entre eux étudieront à l’université en anglais, et risquent ensuite de faire leur vie en anglais ?

Mathieu Bélisle Mathieu Bélisle
Essayiste

Je sais bien que l’anglais est utile. Je sais bien, aussi, que le cégep n’est pas la cause de tous les maux. La pérennité, la « santé » de la langue française sont la responsabilité de chacun, chacune d’entre nous, et tant d’autres choses peuvent et doivent être faites. Mais quand on voit des aberrations comme celle qui mène à l’agrandissement de Dawson, promu par le gouvernement Legault dans un contexte où les cégeps français se vident, on se demande vraiment quel intérêt nous servons. « US qu’on s’en va ? », comme dirait l’autre.

La pensée fonctionne à la pièce, ici, selon une logique clientéliste qui dessert l’intérêt général d’une société dont la langue, à l’échelle du continent américain, est extrêmement minoritaire. Pour justifier sa demande, la direction de Dawson nous sert des arguments de fonctionnaires : cet agrandissement vise à se conformer à des normes ministérielles, nous dit-on, à respecter le ratio espace/étudiant. Mais pourquoi diable faut-il en premier lieu que ce cégep, déjà le plus gros au Québec, dépasse ses capacités physiques d’accueil ? D’où vient l’urgence ?

Cette affaire n’est bien sûr que la pointe de l’iceberg, et on aurait tort de limiter la réflexion à un enjeu aussi ponctuel.

À l’échelle de la société québécoise, il s’agit de savoir si nous tenons vraiment à ce que le français demeure la langue commune, ou si nous acceptons que des parties de l’île de Montréal se détachent tout doucement de l’ensemble culturel et politique déjà fragile que nous formons, bref, que Montréal s’insularise toujours plus.

À cet égard, les médias, tous les médias, ont intérêt à réagir, car tous ces jeunes qui étudient en anglais – sans compter tous ceux qui, sans étudier en anglais, vivent déjà en anglais, dans un espace mental américano-mondialisé qui fait du Québec, de sa culture, des terra incognita – sont des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs de moins ; et à voir la tendance chez les plus jeunes, la crise risque de s’aggraver. Car la crise des médias, au Québec, celle dont parle avec intelligence Marie-France Bazzo dans son récent livre, tient aussi en bonne partie à la migration du jeune public (et plus si jeune, en fait) vers des sources d’information et de divertissement essentiellement anglophones.

On peut continuer de jouer les cools, de trouver que la défense de la langue est une affaire ringarde. On peut ricaner en voyant les « vieux » qui se choquent à propos du bonjour-hi, on peut se gausser des prochaines bourdes de l’Office québécois de la langue française, lancée dans une chasse aussi vaine que contre-productive aux pasta et autres latte (« lol, Sugar Sammy a tellement fucking raison »), mais à un moment donné, il faudra bien que nous nous demandions tous et toutes, pas seulement les boomers et les X, mais les plus jeunes aussi, si nous ne sommes pas en train, collectivement, de scier tout doucement la branche sur laquelle nous sommes assis.

Ce qu’il faut redouter, à moyen terme, ce n’est pas la disparition du français (non, je n’annonce pas l’apocalypse pour demain), mais sa mise en concurrence de plus en plus fréquente, de plus en plus systématique, avec l’anglais, dans tous les secteurs d’activité, dans tous les domaines de l’existence.

Et la conséquence de cette mise en concurrence, ce sera le développement d’un « parler bilingue », d’un « penser bilingue », qui feront que plusieurs n’auront plus de langue première, seulement deux langues secondes, dont aucune ne sera maîtrisée à un niveau suffisant pour produire une pensée riche et claire (c’est déjà le cas de bien des gens, hélas). Le « parler bilingue » n’ouvre pas les portes du monde, il les referme, en nous enfermant dans nos particularismes et nos idiosyncrasies, dans l’entre-soi. En somme, le « parler bilingue », contrairement au vrai bilinguisme qui est l’apanage d’une minorité, risque d’entraîner un appauvrissement culturel et existentiel dont il faut prendre la mesure.

Tant que nous accepterons la fausse équation qui fait de la défense de la langue une manifestation de fermeture (et de la bilinguisation un signe d’ouverture, la preuve de notre branchitude woke), tant que nous aurons peur de passer pour des intolérants en insistant sur l’importance de parler français, et de le bien parler, nous verrons la situation se dégrader. Car la défense du français, c’est en vérité – du point de vue « écologique » – rien de moins que la défense de la diversité, celle que nous incarnons, à l’échelle du pays et du continent, précieuse et toujours fragile