L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) vit actuellement des bouleversements sans précédent qui irritent particulièrement son personnel interne et qui donnent une impression de foutre en l’air tout ce qui avait été fait précédemment.

Isidore KWANDJA NGEMBO Isidore KWANDJA NGEMBO
Politologue

Ces changements brutaux et radicaux soulèvent indéniablement des questions, notamment en ce qui concerne la préservation de la mémoire cinquantenaire de l’organisation et le transfert éventuel du savoir-faire interne de ce qui est considéré comme missions fondamentales de l’Organisation.

Il n’est pas nécessaire de rappeler ici le grand coup de balai qui a vu partir plusieurs directeurs brutalement alors que leurs contrats de travail étaient encore valides. La purge ne s’était pourtant arrêtée qu’au personnel de direction nommé par l’administration précédente. Les numéros deux et trois de l’organisation en ont fait également les frais. Le directeur de cabinet, Nicolas Groper, tout comme l’administratrice de l’OIF, Catherine Cano, nommés début 2019 pour une durée de quatre ans, ont démissionné successivement en novembre 2019 et octobre 2020, en raison des grandes divergences d’opinions qui subsistaient quant au mode de gestion et au climat de travail malsain qui régnait.

Mme Cano devait redresser « l’opacité, le manque de transparence, la mauvaise gestion » de l’administration précédente. Que s’est-il réellement passé pour qu’elle démissionne en catastrophe en moins de deux ans seulement ?

Entre-temps, la secrétaire générale, Louise Mushikiwabo, poursuit assidûment ses efforts de transformation de l’organisation, dit-elle, « pour dynamiser et rendre plus agile l’OIF, afin qu’elle puisse pleinement remplir sa mission et servir au mieux les populations de l’espace francophone, ainsi que ses États et ses gouvernements membres. »

L’audit organisationnel réalisé en novembre 2019 par KPMG avait pour finalité de permettre à l’OIF de démontrer sa valeur ajoutée, d’accroître sa performance, de maîtriser les risques et de capitaliser sur les ressources humaines. Mais l’approche utilisée pour atteindre ces objectifs a été d’une telle brutalité que l’on ne se croirait pas dans une administration publique internationale respectueuse des normes les plus en matière du travail.

Le plan d’organisation de l’OIF pour la période 2020-2022, qui s’est inspiré de cet audit pour ce faire, prévoit « des recrutements, des mutations, des redéfinitions de fonctions, des non-renouvellements d’engagements de durée déterminée, des suppressions de fonctions rendues vacantes par le départ à la retraite de leurs titulaires, des suppressions d’emplois et des résiliations d’engagements ».

Ce plan d’organisation a été soumis à l’approbation expresse de représentants des chefs d’État et de gouvernement lors de la 112e session du Conseil permanent de la Francophonie (CPF), qui s’est tenue par vidéoconférence les 4 et 5 novembre derniers.

Aussitôt le plan approuvé, soit le 6 novembre, une vingtaine de personnes ont été convoquées pour se voir remettre des lettres de licenciement, ce qui ne s’est jamais vu dans toute l’histoire de l’OIF.

Même le Comité de personnel censé défendre les intérêts du personnel n’a pas été informé de cette décision que ce lundi même, le 9 novembre, en matinée.

« La démission surprise, le 16 octobre 2020, de la Canadienne Catherine Cano de son poste d’administratrice de l’OIF, révèle une crise qui est beaucoup plus profonde qu’un simple problème relationnel. Venant d’apprendre le licenciement d’une vingtaine de membres du personnel de l’organisation, je ne peux que déplorer et avoir une pensée particulière pour chacun d’entre eux. Après 32 ans au sein de l’organisation (dont 10 années en assurant le greffe de la Commission de Recours qui est son tribunal administratif) au cours desquelles j’ai connu des vagues de licenciements, je suis encore et resterai toujours révoltée », dixit Régine Lefèvre, ex-fonctionnaire de l’OIF.

Nous sommes persuadés que l’administratrice de l’OIF n’a pas démissionné, mais a été sommée de présenter sa démission. Si tel est le cas, est-il possible que Mme Cano ait quelques squelettes dans son placard qui, une fois dévoilés, risqueraient de mettre en cause Mme Mushikiwabo ?

Sinon, comment expliquer la virulence avec laquelle la porte-parole de la secrétaire générale s’en prenait à la démissionnaire ?

De mémoire récente, Mme Mushikiwabo a obtenu des États et gouvernements membres une plus grande flexibilité en matière d’embauche qu’aucun autre avant elle n’avait obtenu. C’est ainsi qu’elle avait procédé, en septembre dernier, à la nomination de sept nouveaux directeurs dans les Représentations permanentes et directions régionales, sans lancer d’appel de candidatures et sans concours en vertu du Statut du personnel de l’OIF en vigueur.

Le Canada et le Québec, qui apportent une contribution substantielle au budget de cette organisation pour assurer son bon fonctionnement, doivent faire toute la lumière sur le motif réel de ce départ précipité, que personne n’a vu venir, avant d’envisager la désignation du nouvel administrateur.