Il y a deux ans et des poussières, l’arrivée au pouvoir de la troupe de François Legault a provoqué une véritable aération de la maison commune, dont l’air avait été alourdi par le long passage des libéraux au sommet de l’État québécois. Un an après son élection, le premier ministre a affirmé que les Québécois avaient retrouvé leur fierté. Or, cette fierté ne s’accompagne aujourd’hui d’aucune action concrète, si ce n’est de la magie des mots, en ce qui a trait au ciment de notre nationalité : la langue française.

Alexandre Poulin Alexandre Poulin
Essayiste, auteur de Un désir d'achèvement (Boréal, 2020)

En septembre 2019, tous les observateurs ont accueilli favorablement le transfert du dossier de la langue française à Simon Jolin-Barrette, reconnu pour son ambition, son efficacité et son ardeur au travail. Peu avant cette décision qui devait retirer la responsabilité de la langue française à la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, j’avais affirmé dans La Presse du 1er août 2019* que, si les choses continuaient ainsi, le gouvernement ferait le choix de l’impuissance. Ce changement, comme plusieurs, m’avait réjoui. Le ministre s’est attelé à la tâche depuis lors, et, en coulisses comme sur la place publique, tout le monde sait maintenant que son plan est prêt. Mais où est Simon Jolin-Barrette ?

Un nationalisme sonore

Le pari sur lequel repose la fondation de la Coalition avenir Québec (CAQ) est celui que, pour avancer, la société québécoise doit cesser d’être divisée par la question de son statut politique. À titre de l’un des ministres les plus influents des gouvernements du Parti québécois entre 1998 et 2003, François Legault a milité pour que les Québécois obtiennent une citoyenneté politique par la voie de la souveraineté. Aujourd’hui, il cherche à favoriser le développement économique de la nation québécoise, tout en défendant sa langue et sa culture, à l’intérieur du Canada.

Il faut se rappeler que l’un des objectifs majeurs du premier ministre depuis son retour en politique, sinon le principal, consiste à ce que le Québec rattrape les autres sociétés nord-américaines sur le plan de la richesse collective.

Tout le reste paraît secondaire. La pandémie de COVID-19 qui s’est installée ici en mars dernier ne semble être pas sur le point de repartir. L’alourdissement considérable des finances publiques que personne n’attendait éloigne la concrétisation de ce rattrapage. François Legault voulait devenir le premier ministre de l’économie ; il est devenu le premier ministre de la pandémie. Outre la Loi sur laïcité de l’État, il y a fort à parier que, s’il ne fait rien en matière linguistique, on se souviendra de lui comme l’homme qui a tenu le fort dans l’attente que le Québec ait de réelles visées politiques.

Le temps du redressement

Pourtant, si les énergies du gouvernement se concentrent à raison dans la lutte contre le virus, il ne faut pas oublier que les voyants ne sont pas seulement au rouge quant aux zones d’infection. Ils le sont aussi, principalement à Montréal, au chapitre de la vitalité linguistique et culturelle.

En politique, les conjonctures favorables ne tombent pas du ciel. Elles peuvent être créées par des femmes et des hommes qui sont animés par des convictions.

Ces circonstances sont d’autant plus opportunes lorsqu’elles s’accordent avec les données concrètes de la réalité. La situation du français à Montréal est catastrophique : tel est le portrait, appuyé par des chiffres précis et de multiples études, que brosse le chercheur indépendant Frédéric Lacroix dans son récent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal).

En réalité, l’État du Québec n’a été officiellement francophone que pendant deux ans, de 1977 à 1979, c’est-à-dire de l’adoption de la Charte de la langue française (loi 101) à l’arrêt Blaikie de la Cour suprême du Canada, lequel a invalidé les dispositions de la Charte faisant du français la seule langue officielle de la législation et de la justice. En 1982, le coup de force constitutionnel perpétré par le premier ministre Pierre Trudeau a atténué la portée des clauses scolaires de la Charte. Sans compter que l’arrêt Ford, en 1988, a rétabli le bilinguisme dans l’affichage.

Bien sûr, l’adoption de la loi 101 a amené de nombreux progrès, notamment celui d’avoir accru les transferts linguistiques des nouveaux arrivants vers le français de 10 % à 50 %. Mais il faudrait, selon Lacroix, qu’ils augmentent à 90 % pour assurer ici un avenir à notre langue. Les locuteurs de langue maternelle française sont minoritaires à Montréal depuis 2006 ; le français comme langue d’usage y sera déclassé par l’anglais en 2036. Donnons la chance au coureur : le ministre Jolin-Barrette veut présenter un plan costaud. Il faudrait seulement savoir où il se trouve et si, à l’inverse de la pièce de théâtre En attendant Godot, de Samuel Beckett, il se présentera avant le baisser du rideau.

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