Nous tenons d’entrée de jeu à souligner que la présente lettre n’a pas pour intention de débattre de l’existence du racisme systémique au Québec. Elle invite plutôt la classe politique à contribuer à une plus grande cohésion sociale.

Judith Lussier et Fabrice Vil
Respectivement scénariste dans le cadre du projet Briser le code ; et avocat, chroniqueur et membre de l’Ordre de l’excellence en éducation du Québec, et 11 autres signataires*

Il s’agit de la réponse que nous souhaitons offrir à la cyberintimidation dont Maïtée Labrecque-Saganash est victime depuis quelques jours.

Nous sommes des protagonistes, artisans, artisanes et productrices du projet Briser le code. Ce projet, diffusé par Télé-Québec, traite d’enjeux liés au racisme au moyen d’un documentaire, d’une baladodiffusion et d’un lexique. Le lexique comprend une série de 10 capsules vidéo éducatives. En 2020, le volet numérique de Briser le code fut récipiendaire du prix Gémeaux de la meilleure composante numérique pour une émission ou série documentaire.

L’artiste et chroniqueuse Maïtée Labrecque-Saganash, une femme autochtone, est l’une des personnes ayant contribué au lexique. Elle y démystifie des notions telles que l’appropriation culturelle et présente les notions de base à maîtriser quand on parle des peuples autochtones.

L’une des capsules auxquelles Mme Labrecque-Saganash participe traite du racisme systémique. Cette capsule appuyée d’arguments rigoureux, de faits historiques et de statistiques, clarifie que l’expression « racisme systémique » ne vise pas à accuser toutes les personnes blanches d’une population. Au contraire, la capsule favorise une meilleure compréhension du sujet et des pistes de solution pour agir concrètement contre le racisme.

Le 10 novembre, sur Twitter, Jean-François Lisée a critiqué en trois tweets le fait que Télé-Québec offre la capsule sur le racisme systémique dans la section En classe de son site. Il a suggéré que Télé-Québec ne devrait pas promouvoir le concept de « racisme systémique » auprès des élèves du secondaire. Nous n'exprimerons pas ici notre opinion sur cette question et portons plutôt notre regard sur un enjeu particulier : en publiant sa série de tweets, M. Lisée a inclus une prise d’écran de l’image de Mme Labrecque-Saganash.

Dans le climat social actuel où il est régulièrement question de cyberintimidation et de polarisation en regard de sujets qui sont matière à débat, les politiciens ainsi que les personnalités publiques et médiatiques doivent savoir que leurs propos peuvent susciter de violentes réactions, particulièrement envers les personnes issues de groupes marginalisés.

En effet, cette semaine, Mme Labrecque-Saganash a été la cible d’une multitude d’insultes. Notamment, sur le fil Twitter même de M. Lisée, un internaute a partagé un collage d’images associant Mme Labrecque-Saganash à un terroriste. C’est ce qui nous désole le plus : une femme autochtone subit de la violence justement parce qu’elle a osé s’exprimer au sujet de… la violence qu’elle subit. Et elle n’est pas la seule : d’autres artisans du lexique ont aussi été les cibles d’insultes.

C’est ce que plusieurs commentateurs appellent « le coût de l’expression ». L’émergence de discours d’intimidation et de haine, lorsque des personnes dénoncent le racisme, constitue un phénomène documenté participant au racisme, puisqu’il vise entre autres à influencer l’opinion publique et à faire taire les personnes visées.

Les attaques dirigées à l’endroit de Mme Labrecque-Saganash sont un exemple de ce phénomène auquel participe la classe politique même sans en avoir l’intention explicite.

Nous estimons que tout ce qui précède est une manifestation additionnelle de la violence qui sévit au sein de notre société, particulièrement dans la sphère numérique. Le tout justifie la considération de mesures transpartisanes robustes et structurantes visant à favoriser la cohésion sociale indépendamment des opinions politiques.

Enfin, bien que les contenus partagés sur la plateforme En classe de Télé-Québec ne constituent que des suggestions mises à la disposition des enseignants qui peuvent exercer leur liberté de les présenter à leurs élèves ou non, il nous apparaît important de préciser que dans une démocratie, le cursus scolaire n’a pas à être déterminé ou validé par le parti au pouvoir et son idéologie. Cela devrait plutôt relever d’experts en pédagogie. Il en va de même des contenus diffusés par un diffuseur public, qui doivent demeurer indépendants du pouvoir politique. C’est d’ailleurs ce qui distingue un diffuseur public d’une télévision d’État.

Il en va de la sécurité de toute la population et de notre démocratie.

* Cosignataires : Sonia Djelidi, conseillère en communication ; Réda Saoui, humoriste ; André Ho, coordonnateur des services, Centre communautaire LGBTQ+ de Montréal; Pierre-Alexandre Vollant, comédien ; Garihanna Jean-Louis, humoriste ; Jorge Camarotti, réalisateur ; Ky Vy Leduc, réalisateur ; Nicolas Houde-Sauvé, scénariste et réalisateur ; Fadwa Lapierre, recherchiste ; Karine Dubois, productrice ; Marie-Pierre Corriveau, productrice et Catherine Lord, directrice de production