La COVID-19 ne sera pas la dernière pandémie à laquelle le monde devra faire face. Afin de mieux comprendre le phénomène, nous proposons aujourd’hui le sixième d’une série de 10 textes publiés dans le cadre d’une initiative de l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval.

Maripier Isabelle Maripier Isabelle
Professeure adjointe au département d’économique de l’Université Laval*

Récession, taux d’emploi chancelants et incertitude accrue sont des symptômes que l’on observe généralement en temps de pandémie. Aux premières loges, le marché du travail qui subit des transformations aussi imprévues qu’inégales.

Si la science économique offre non seulement des outils pour étudier leur distribution, elle propose également certaines pistes pour comprendre comment, d’une crise sanitaire à une crise économique, la boucle pourrait ainsi se boucler avec des impacts à long terme sur la santé des individus.

Ici comme ailleurs, l’effet de la COVID-19 sur le marché du travail a accentué des inégalités déjà aggravées par le virus lui-même. Les chiffres frappent : à Montréal, l’été dernier, on estime que les taux d’infection étaient près de 65 % plus élevés dans les quartiers comptant une population majoritairement non caucasienne. Les personnes à faible revenu et les minorités visibles sont surreprésentées dans des industries (restauration, commerce de détail, etc.) caractérisées par des contacts fréquents et par l’impossibilité de maintenir un certain niveau d’activités professionnelles à partir de la maison. En plus d’augmenter leur exposition au virus, cela les rend particulièrement sujets à porter le fardeau économique de la pandémie. En effet, la distanciation physique engendre généralement une plus grande réduction des dépenses dans ces secteurs. Jusqu’à la découverte d’un traitement ou d’un vaccin, ce sont également ceux et celles pour lesquels la reprise menace d’être plus lente et laborieuse.

S’il est trop tôt pour analyser les conséquences de la COVID-19 sur le marché du travail, plusieurs études menées au cours des dernières décennies concluent que les pertes d’emploi et de revenu, notamment lors de crises économiques, sont associées à une augmentation non triviale des risques de maladie et de mortalité.

Le stress – celui de ne pas savoir si et quand on dénichera un boulot, celui de se retrouver en situation de précarité financière et, évidemment, dans le cas qui nous concerne, celui de vivre isolé et sous la menace du virus – se présente ici comme un mécanisme important : il perturbe entre autres le fonctionnement du système immunitaire des individus, amplifiant la probabilité qu’ils développent, par exemple, certaines maladies chroniques et des troubles psychologiques.

Les inégalités exacerbées par la pandémie n’aident pas à ce chapitre : certains travaux montrent qu’en plus du stress associé à une réduction du revenu absolu d’une personne, celui résultant d’une baisse de son niveau de vie relativement à celui d’un groupe de référence génère une accentuation du risque de dégradation de sa santé. Les dynamiques internes sur le marché du travail pourraient renforcer ces relations : nombre d’études suggèrent qu’une perte d’emploi influence souvent la trajectoire de revenus des individus (et le stress financier auquel ils sont soumis) à long terme. De la santé à l’économie, c’est la santé qui serait ainsi encore menacée.

Difficile de cerner une solution simple. Des recherches récentes révèlent que l’absence de mesures de confinement imposées par les pouvoirs publics ne se traduirait pas nécessairement par un retour à une économie pré-COVID-19. L’analyse de microdonnées sur les déplacements des individus suggère en outre que la levée de telles mesures à différents endroits dans le monde n’a souvent pas mené à la reprise espérée de la fréquentation d’établissements commerciaux, en particulier dans les secteurs non essentiels. Des données sur l’emploi ou le chômage pointent dans la même direction. La raison ? Un peu partout, les restrictions gouvernementales ne sont pas les seuls facteurs qui poussent les gens à demeurer à la maison ; la peur de la contagion joue également un rôle important.

Il n’y aurait donc pas un arbitrage définitif entre le confinement et l’activité économique, mais plutôt une valse complexe entre les deux concepts.

Des contraintes qui réussissent à « aplatir la courbe » rapidement peuvent favoriser le retour à un sentiment de sécurité et à des comportements prépandémie. Par contre, l’application de ces mesures contribue à court terme à accentuer les difficultés économiques et le stress pour de grandes franges de la population. Les politiques temporairement mises en place peuvent aider ; le Canada et le Québec ont offert d’importants exemples à cet égard depuis le printemps. Mais ces dernières peuvent difficilement contrebalancer tout le stress vécu par ceux et celles dont la situation sur le marché du travail demeure incertaine.

Même lorsqu’un traitement ou un vaccin sera offert, l’effet COVID-19 risque donc de se faire sentir sur la santé des individus… et de façon disproportionnée sur celle des plus vulnérables. Puisque cette pandémie n’est probablement pas la dernière que nous connaîtrons, le mot résilience est sur toutes les lèvres. En vertu de l’impact de telles crises sur l’exacerbation des vulnérabilités, cette dernière requiert que l’on se soucie des niveaux d’inégalités économiques dont souffrent plusieurs groupes, même en période de calme sanitaire.

* Maripier Isabelle est également chercheure au centre de recherche CERVO et titulaire de la Chaire de recherche en partenariat Sentinelle Nord en économie et santé du cerveau.

La semaine prochaine : la COVID-19 et l’environnement