Août 2019, nous profitons du beau temps, en toute liberté, sur la place Dufferin à Québec. Des souvenirs inoubliables avec grand-papa.

Joël Savard Joël Savard
Pierrefonds

Octobre 2020, les choses ont bien changé. La COVID cogne à nos portes. Certains auront sa visite, d’autres non. Elle entre comme un voleur sait le faire, parfois sans laisser de traces, parfois en y laissant sa marque. Avec de la chance, elle ne vous volera que du temps, du temps entre amis, du temps en famille. Pour d’autres, c’est leur vie qui sera dérobée.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEUR

La famille de l’auteur avec grand-papa, Gérard Savard (avec la casquette), terrasse Dufferin, Québec, août 2019

Malgré un historique digne d’un dossier criminel, certains ne la redoutent pas.

Malheureusement, cette COVID a cogné à la porte de mes parents. Il n’a fallu que quelques jours pour en voir les effets.

Un vendredi soir, j’appelle mes parents et tente de parler avec mon père. Ma sœur et moi, on soupçonne que ça va vraiment mal. Je dois le vérifier. « Papa, comment ça va ? » D’une petite voix il répond : « C’est tough… », puis c’est le silence radio. Connaissant mon père, la situation n’est pas normale. C’est donc direction l’hôpital.

En moins de deux jours, il est passé des urgences aux soins intensifs. Impossible de le voir, de lui rendre visite. Les nouvelles viennent au compte-gouttes. Au bout de la ligne, une infirmière ou un médecin. Le son sourd de leur voix assourdie par un masque et cachée parmi les bruits ambiants des soins intensifs m’indiquait qu’ils étaient en guerre, équipés d’artillerie lourde comme jamais.

Un soir, une bonne nouvelle nous provient du front. Nous pouvons établir la communication avec mon père. On constate rapidement qu’il fait partie des dommages collatéraux. Avec une voix frêle et hésitante, il cherche à s’assurer que nous sommes en sécurité. Ma sœur et moi lui confirmons que nous tenons le fort et que son épouse est en sécurité. Convaincu ; l’appel de quelques secondes prend fin. Je m’empresse donc de contacter ma mère pour qu’elle profite de ce répit au front. Elle réussit à établir un contact et profite de ce moment paisible pour avoir un échange des plus chaleureux et sincère avec son époux. Peut-être le dernier échange de leur vie…

Dans cette même soirée, on apprend que mon père a demandé une tablette pour pouvoir naviguer sur l’internet. Tout un réconfort pour la famille. Peut-être cherchait-il à en apprendre plus sur son adversaire ? Peut-être voulait-il en apprendre davantage sur les diverses stratégies de guerre possibles ?

Ces réjouissances furent de courte durée. En effet, le lendemain c’était l’intubation. Plongé dans un sommeil profond, les contacts et communications allaient être davantage difficiles.

Les jours suivants, on nous indique que mon père est réveillé, mais toujours sous sédation. Sa température est toujours élevée. Les reins commencent à montrer des signes de fatigue, mais on reste positifs. Plus les jours passent, plus mon père doit être sous forte sédation pour ne pas combattre le ventilateur. L’inquiétude commence à s’installer.

La bataille est perdue

C’est alors que ma sœur et moi pensons que la bataille sera perdue. Le tout est confirmé le soir même alors qu’on nous apprend que mon père a fait un infarctus, que ses reins ne fonctionnent plus et que son foie est atteint. Quant à ses poumons, ils ont été gravement attaqués.

Malgré une ultime tentative de la sauver, le verdict tombe le lendemain matin, 7 h 15. Les organes de mon père sont à un niveau de détérioration avancé. Nous devons cesser les traitements, c’est la fin.

Il nous est impossible d’accompagner mon père dans ses derniers instants. Aller au front est trop dangereux.

Mon père marchait 5 kilomètres tous les jours, s’entraînait en gymnase 6 heures par semaine depuis plus de 30 ans, jouait au volleyball et avait un régime alimentaire des plus stricts. Malgré sa bonne forme physique, la COVID a encore une fois gagné la bataille.

Bien qu’il nous fut impossible d’accompagner mon père dans la mort, on nous a permis de voir sa dépouille. Par contre, impossible de le toucher une dernière fois, nous étions séparés.

Puis, l’hôpital nous remet un sac spécial contenant ses effets personnels. C’est alors que je constate, avec regret, qu’il n’y a aucune différence entre la dépouille de mon père et ses effets personnels, les deux finissent dans un sac de plastique, c’est la quarantaine obligatoire…

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Effets personnels du père de l’auteur

Quelle est donc votre préférence pour vous ou vos proches ?

Porter le masque, vous laver les mains, respecter une distance de 2 mètres ou bien être en quarantaine dans un sac de plastique ?

N’oubliez pas que ce dernier combat aurait pu être le vôtre et qu’il sera peut-être le vôtre…