L’humain survit malgré une colonisation par des bactéries et autres micro-organismes.

Denis Soulières Denis Soulières
Hématologue et oncologue médical, Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM)

De fait, cette relation est essentiellement symbiotique, puisque des études démontrent de plus en plus que la présence du microbiome est nécessaire au développement d’une réponse immune à diverses conditions comme le cancer. La vie en bulle, littéralement, quand on naît sans système immunitaire, ne permet pas de survivre bien longtemps, prouvant que cette cohabitation avec les micro-organismes profite certainement à l’humain. L’asepsie à tout crin n’a donc pas que de bons côtés.

Équilibre biologique et social

La COVID-19 nous confronte avec acuité à l’équilibre précaire qui est quotidiennement rétabli entre les germes usuels et les agents pathogènes. Cet équilibre, on doit aussi le vivre en société. On ne peut vivre dans l’asepsie complète, dans une bulle permanente, ce qui implique devoir accepter le partage de microbes sociaux et l’émergence inopportune d’agents pathogènes contre lesquels il faut agir pour empêcher qu’ils ne causent trop de dommages.

De fait, alors que la peur de la COVID-19 a mené à des excès de zèle de certains pour éviter tout risque de contamination, la science et les dirigeants ont suggéré des mesures pour prendre contrôle de la pandémie ; comprendre en réduire l’impact sur les fondements de la vie sociale. Sans égard aux constats que l’on peut faire, il a aussi été proposé qu’il faille individuellement exercer le « gros bon sens ». En anglais, on dit common sense. Traduisons ce terme par « sens commun », donc une action qui fait appel à l’exercice d’un jugement personnel, mais qui s’applique à tous et pour tous dans le respect de normes sociales et culturellement acceptées.

C’est lorsque le sens commun n’est pas respecté que la société civile souffre de pathogènes qui corrompent l’équilibre qui assure la santé. Que l’on parle d’anti-masques, de « complotistes », de négligents des règles édictées, certains exemples servent facilement à la démonstration.

Mais alors que l’on tente de juguler la pandémie et ses effets médicaux et économiques, on a aussi vu émerger un désir d’asepsie sociale à bien des égards : racisme, agressions sexuelles, etc.

Ces causes sont certes méritoires et identifient de réels pathogènes qu’il faut éliminer. Cependant, on ressent l’installation concomitante d’une intolérance à tout écart à des conventions sociales ou « droits » individuels. J’ai rarement entendu autant de coups de klaxon et de haussements de ton dans les rues… les confinements successifs et prolongés exacerbent les travers et poussent à diviser et à dichotomiser, incitent à l’expression trop marquée de frustrations au-delà de ce que dicterait le bon sens.

Qualifier de blanc ou noir…

Alors que la COVID-19 a installé une grisaille communautaire, il est difficile de concevoir que tout le reste de la vie civile se définisse uniquement en blanc ou en noir, que chaque individu a un passé et un agir qui le classent strictement de bon ou mauvais. La vie est plus compliquée que ça, peu importe ce que l’on pense ou croit…

Chose évidente, la pandémie de COVID-19 a exacerbé un trait de caractère qui s’installe dans la société depuis une génération : l’affirmation de droits en demandant l’intervention de l’État sans appel à la responsabilisation autonome. En conséquence, les polémistes s’expriment de plus en plus sans égard aux conséquences, définissent le bien et le mal, s’excluent de la solution que d’autres devront appliquer. L’asepsie complète n’est pas de ce monde, convenons de ceci. De plus, tenter d’imposer ses vues au détriment des autres compromet l’équilibre social. Oui à la dissidence, mais pas aux antipodes clivants portés par les absolus et les absolutistes. En ceci aussi, le bon sens devrait nous diriger autrement.

Émerger ensemble de la COVID-19

Avec tout ce boucan ambiant, on perd de vue les bonnes bactéries sociales, celles qui nous aident à survivre et à développer un système immunitaire compétent, contrairement aux organismes délétères que l’on identifie davantage. L’harmonie, la cohésion sociale laissent davantage le pas à la cacophonie. Il semble compliqué de retrouver une voix (voie) commune, celle du sens commun par laquelle on exprimera des solutions consensuelles pour émerger ensemble du marasme actuel. Les passions et l’individualisme sont des thèmes que l’on a cultivés depuis des années, que l’on a essentiellement élevés au rang de valeurs et qui viennent compromettre notre capacité à sortir de la dépression psychologique et économique qui s’est enracinée, laquelle compromet davantage raisonnement et bon sens. L’asepsie que certains exigent de la société risque de l’empêcher d’évoluer, voire de survivre dans sa forme actuelle.

Louis Pasteur a dit : « Le microbe n’est rien, le terrain est tout. » C’est ce que nous devons retenir en ces temps difficiles. La COVID-19 seule n’est que du vent.

Par contre, nous devons agir isolément et collectivement avec un sens commun rasséréné pour chérir notre société, pour qu’elle cesse d’être un terreau fertile pour les pathogènes et définir ce que nous voulons qu’elle soit pour tous, demain, quand la vie « normale » nous sera rendue.

Le gros bon sens veut qu’on agisse aujourd’hui en oubliant les élans démesurément partisans, en acceptant les opinions diverses et la valeur de l’argument, en cherchant à reconnaître et habilitant les compétences plutôt que l’opinion et en se permettant une tolérance relative à l’échec.

La COVID-19 nous oblige à vivre seuls, mais elle devrait nous amener à réapprendre à vivre ensemble. Nous ne pouvons laisser un virus nous pousser à l’asepsie sociale.