« La théorie, c’est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c’est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi. Ici, nous avons réuni théorie et pratique : rien ne fonctionne… et personne ne sait pourquoi ! » Ainsi disait Einstein dans cette sagesse qui semblait décrire notre traversée du désert face au virus. Est-ce que ça va bien aller ? On l’espère, malgré tout ce qui ne va pas. Cela dit, je propose de remplacer ce positivisme par une expression plus fataliste du genre « c’est ça qui est ça… »

Boucar Diouf
Boucar Diouf Humoriste, conteur, biologiste et animateur

On avait tout l’été pour se préparer à briser plus efficacement cette deuxième vague, mais coudonc, ce sera pour une autre fois. Autrement dit, même si le fait de constater qu’une fois de plus nous prenons largement la tête de la confédération pour ce qui est des mauvaises nouvelles est un peu déprimant, c’est ça qui est ça et il faut ravaler. Je ne sais pas pour vous, mais câliboire, chaque jour, quand les chiffres tombent, j’ai le torse qui débombe ! Quand on s’intéresse à l’histoire et qu’on est capable de visualiser ce que cette représentation peu flatteuse renvoie au reste du Canada, impossible de ne pas avoir un petit bobo d’ego. Que s’est-il passé pour en arriver là aussi rapidement ? Je crois qu’une fois de plus, nous avons oublié dès le départ que barrer efficacement la route à un virus se fait bien plus avec des frappes préventives que du rattrapage. Autrement dit, étouffer un feu au tout début est plus efficace qu’attendre que le brasier devienne incontrôlable avant d’appeler les pompiers.

On est dans le trouble parce qu’on a passé beaucoup de temps à chercher des explications à cette contre-performance québécoise ailleurs que dans nos façons de faire.

Pourquoi avons-nous trois fois plus de contaminations dans nos écoles que dans celles de l’Ontario ? Est-ce vraiment parce qu’on est simplement plus adeptes de karaoké, barbecues et partys privés dans les résidences ? Comme explication, on a même entendu murmurer entre les branches que nous faisons peut-être face à une souche de virus différente de celle qui sévit majoritairement chez Doug Ford. Pourtant, l’effet masque, combiné à l’offre d’une partie des cours à distance une journée sur deux, est bien plus susceptible d’expliquer cette différence que les histoires de souche de SARS-CoV-2. D’ailleurs, si tel était le cas, quelle souche se trouve de part et d’autre du pont qui sépare Ottawa de Gatineau ? Quelle souche se trouve de part et d’autre de la baie entre le Nouveau-Brunswick, où tout va bien, et les environs de Maria, où le feu est bien pris ?

PHOTO OLIVIER JEAN, LAPRESSE

Manifestation contre les mesures sanitaires mises en place pour lutter contre la COVID-19, à Montréal

On est dans le trouble et on ne peut pas juste l’attribuer au gouvernement et à M. Arruda, car ils sont loin d’avoir la tâche facile. En cause, au Québec, chaque initiative de santé publique trouve ses opposants politiques, idéologiques, groupes syndicaux et spécialistes pour monter aux barricades et la décrier en exhibant des théories catastrophistes. C’est ainsi que le port du masque dans les transports en commun, les épiceries et les écoles, le traçage numérique, l’enseignement à distance, et bien d’autres décisions ont de cette façon été déclarées irréalisables, irrecevables, voire même dangereuses et inutiles, avant même qu’on ait la chance d’essayer.

On est dans le trouble parce qu’on a pris beaucoup de temps à accepter que vouloir séparer les écoles de la transmission communautaire est un sophisme statistique.

Le même qui faisait dire à Jean Dion que les chiffres sont aux analystes ce que les lampadaires sont aux ivrognes : ils fournissent plus un appui qu’un éclairage véritable. Les écoles et la communauté sont totalement imbriquées, car chaque élève qui fréquente une classe de 30 personnes est aussi en lien indirect avec toutes les familles de ses amis de classe. Si vous ajoutez les proches de ces familles, qui sont des liens secondaires, on obtient très vite une progression exponentielle.

On est dans le trouble parce qu’on a trop hésité à faire comprendre aux jeunes que le seul fait que le virus ne les magane pas ne peut les dispenser d’une participation à l’effort de défense collectif. J’ai un ado à la maison et il est vrai, comme le disent les pédiatres, que le port du masque et toutes ces initiatives de santé publique qui limitent leur besoin de bouger, de sociabiliser et même d’exprimer leur sentiment d’invulnérabilité peuvent affecter leur santé physique et mentale. Mais c’est quoi la solution quand on sait que le vrai sacrifice générationnel se cache bien plus dans la fermeture des écoles que dans ces restrictions nécessaires pour les garder ouvertes ? Nos ados ont-ils une mutation génétique qui les différencie de ceux de tous ces pays d’Asie ou de l’Ontario et ailleurs où ils ont appris et se sont adaptés tranquillement au port du masque en classe ?

On est dans le trouble parce que dans 28 jours, il faudra certainement renouveler le bail des restrictions chez les ados et il y aura de la résistance.

Mais c’est quoi la solution ? Laisser les jeunes répandre librement le virus dans la population et demander aux personnes âgées et autres personnes vulnérables de s’enfermer ? Est-ce que les adolescents ont besoin de plus de contacts sociaux que les gens plus âgés, qui vivent souvent seuls ? Je suis certain que les gériatres répondraient que la souffrance est tout aussi énorme chez les aînés. Je rappelle aussi que les ados ont accès à bien des activités via leurs ordinateurs, tablettes et téléphones que beaucoup d’aînés n’ont pas. En plus, ils ont toute la vie devant eux pour se remettre de cette épreuve qui, si difficile soit-elle, est temporaire alors que pour beaucoup de personnes âgées, quelques mois de réclusion forcée peuvent être une tragique façon de terminer abruptement leur aventure terrestre.

On est dans le trouble et je sens M. Legault de plus en plus impatient. Je le sens proche de dire, à juste raison : « Si vous ne voulez pas le faire pour empêcher le système de santé de craquer, faites-le au moins pour qu’on puisse retrouver un peu de fierté, câliboire ! »