Avec la pandémie de COVID-19, la Journée internationale des aînés, journée surtout communautaire, pourrait gagner en reconnaissance et prendre un sens durablement citoyen.

David Risse et Georges Leroux
Respectivement chercheur associé au Réseau de recherche en santé des populations du Québec, et professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal, ainsi que 10 autres signataires*

Appelant une conversation intergénérationnelle nouvelle, fédérant plus de générations solidaires des aînés, 2020 nous fait changer. Nous assistons à un rapprochement intergénérationnel inédit autour de leurs réalités et leurs problématiques, à plus d’écoute active de leurs besoins particuliers, bien qu’on peine à réparer leur isolement social, leur éloignement familial (parfois conjugal) et leur souffrance psychologique lorsqu’ils se retrouvent isolés et seuls en situation de contamination.

Nous, signataires, voudrions que plus jamais personne ne meure seul et que, désormais, chacun puisse se souvenir de cette solidarité témoignée aux aînés, notamment.

En appelant à conjuguer souvenir et solidarité, à conjurer le sort, nous voulons témoigner de notre fierté envers les personnes aînées bâtisseuses de la société québécoise dont nous pouvons apprécier tous les avantages aujourd’hui. En signant et en partageant cette lettre, nous voulons leur dire toute notre reconnaissance pour leur contribution à la société, et les remercier pour leurs luttes et pour nos droits.

En cette période incertaine, inquiétante et difficile pour la connexion à soi et aux autres, nous voudrions partager notre réflexion sur le devoir de réparation envers les aînés et envers la planète. Cela puisque notre souci pour l’avenir des aînés et de l’humanité, du climat et des générations futures, nous porte à vouloir aussi conjuguer justice sociale et justice climatique.

La diminution de l’espace de proximité et d’interaction entre soi et les autres (proxémie) a poussé à penser à une pause de l’humain pour la planète (anthropause). La pandémie prenant des vies et en perturbant d’autres, demandons-nous si l’être humain n’est pas acculé à prendre une pause de lui-même pour sa survie (et non plus seulement pour protéger « sa » planète).

Devant les découragements et les décrochages citoyens face aux normes sanitaires et aux mesures planétaires de protection de ceux qui nous entourent, nous ne pouvons qu’en appeler à cette double réparation (de ce que nous avons fait aux aînés et à la planète). Nous invitons chacun à signer et à partager – sans modération – le Manifeste pour une solidarité durable, qui s’adresse à tous. Cela d’autant plus que nous vieillissons inégalement.

Tâcher de n’oublier personne

Nous gagnerions collectivement, en effet, à tâcher de mieux comprendre le vieillissement dans tous ses états, dans la diversité de ses situations et de ses parcours de vie. Vieillir en contexte de diversité, même dans une métropole telle que Montréal, s’avère toujours difficile pour une proportion significative de personnes aînées issues de communautés, quelles qu’elles soient.

Des femmes de la majorité sociale se retrouvent désormais touchées par des problématiques socioéconomiques qui fragilisaient surtout des femmes issues de communautés culturelles et sexuelles jusque-là. Elles sont aujourd’hui rendues vulnérables par un glissement de la pauvreté vers l’itinérance ; glissement accéléré par certains effets délétères de la pandémie de COVID-19. Moins enclins à demander de l’aide et à fréquenter les services, des hommes voient pour leur part leur isolement s’accroître, leur impuissance et leur souffrance augmenter.

Dans un pareil contexte, il urge de croiser les regards, d’échanger les bonnes pratiques entre professionnels de l’intervention et de la recherche, de mettre plus et autrement en commun les savoirs expérientiels et les connaissances théoriques. Cela afin d’aider à prendre des décisions et à faire des actions plus proches des besoins réels d’aînés rendus vulnérables par cette crise pandémique. Nos élus ont besoin de mieux connaître l’état de la situation actuelle : de la fragilisation sociale, psychologique et économique, vécue par de plus en plus de personnes aînées, dont les personnes issues de « groupes prioritaires ». Mais que pouvons-nous demander aux institutions publiques et au gouvernement afin de mieux protéger et enfin assurer l’autonomie des aînés, sans les réinfantiliser ?

Aider équitablement et durablement

Il appert que la veille et l’expertise communautaires québécoises contribuent grandement à nous sentir aujourd’hui hautement concernés par les aînés. Rappelons que les dernières campagnes canadienne et québécoise en santé mentale réhabilitent le contact humain et confirment que nous n’aurions peut-être jamais autant ressenti le manque de lien social. Les personnes atteintes de troubles cognitifs légers et de troubles de l’anxiété gériatrique liés à pandémie sont plus sujettes à subir ce manque de façon draconienne.

Parmi les personnes les plus touchées, on sait les personnes aînées, pour des raisons de vieillissement cognitif accéléré par l’anxiété et par le stress généré en contexte pandémique. Cela dit, les personnes aînées vivant avec une problématique de santé mentale (et parfois de dépendance) font pour l’instant peu l’objet de priorisation stratégique. Malgré des besoins particuliers augmentés par cette crise, chez les aînés issus de communautés culturelles et de peuples autochtones, les proches aidants n’ont pas davantage recours aux ressources existantes, qui ne sont pas adaptées pour autant. Loin du rapport au vieillissement « autonome » ou « réussi », on y perd pied.

Par contre, on sait que les aînés pour lesquels le rapport de proximité familiale est plus important se retrouvent d’autant plus touchés et vulnérabilisés par la pandémie. Outre l’inaccoutumance à la marginalisation et à l’isolement forcés, on observe déjà les effets délétères d’injonctions sanitaires renforçant la distanciation physique souhaitée (décrochage et désengagement citoyens, consommation ordinaire et idéation suicidaire augmentées chez les aînés, anxiété gériatrique aggravée et veille communautaire fragilisée, dans nombre de milieux montréalais). Face à ces vulnérabilités accrues, notre solidarité active et durable est d’autant plus essentielle et vitale.

* Cosignataires : Michel Tremblay, dramaturge et romancier ; Louise DesChâtelets, comédienne et chroniqueuse ; Léonie Couture, directrice, La Rue des Femmes ; Carole Poirier, députée d’Hochelaga-Maisonneuve (2008-2018) ; Lawrence Olivier, professeur, UQAM ; Frantz Voltaire, président, Semaine d’actions contre le racisme ; Jean Carette, professeur retraité, UQAM ; André Ledoux, président du C. A., Observatoire Vieillissement et Société ; Patrick Verret, auteur et conférencier ; Harold LeBel, porte-parole du Parti québécois en matière d’aînés ; Lorraine Pintal, directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde

Consultez le Manifeste pour une solidarité durable