La crise liée à la COVID-19 et à la montée des idées complotistes nous a révélé l’urgence de développer le dialogue philosophique, la culture politique et la pensée politique des citoyens

Olivier Lemieux, Anne-Michèle Delobbe, Olivier Michaud et Denis Simard
Respectivement professeurs à l’UQAR et professeur titulaire à l’Université Laval *


Bien que la gestion de crise liée à la COVID-19 occupe presque toutes les pensées des acteurs scolaires, plusieurs dossiers, dont la révision « en profondeur » du programme éthique et culture religieuse (ECR), nécessiteront d’être étudiés dans un avenir plus ou moins rapproché.

Consultation et proposition

La consultation lancée l’hiver dernier par le ministre invitait la population à se prononcer sur les nouveaux thèmes du prochain programme d’ECR qui remplaceront, en tout ou en partie, les notions liées à la culture religieuse. Les thèmes suggérés étaient : 1) la participation citoyenne et démocratie ; 2) l’éducation juridique ; 3) l’écocitoyenneté ; 4) l’éducation à la sexualité ; 5) le développement de soi et des relations interpersonnelles ; 6) l’éthique ; 7) la citoyenneté numérique ; 8) la culture des sociétés.

À notre avis, un programme d’éthique et politique permettrait d’aborder l’ensemble de ces thèmes, ainsi que ceux qui sont susceptibles d’émerger au cours des prochaines années, et ce, sous l’angle éthique et politique, un angle essentiel pour la vie en société. Ce programme viserait à accompagner les jeunes générations dans le développement et la mobilisation des ressources nécessaires pour qu’elles s’inscrivent dans l’espace public démocratique, grâce à l’exercice des compétences suivantes : pratiquer le dialogue philosophique ; développer sa culture politique ; construire sa pensée politique.

La crise liée à la COVID-19 nous a d’ailleurs révélé qu’il était plus que nécessaire de développer ces compétences.

Pratiquer le dialogue philosophique

La philosophie devrait constituer l’un des pôles essentiels de ce prochain programme, puisqu’elle amènerait les élèves à analyser le monde qui les entoure en réfléchissant à certains concepts éthiques et philosophiques nécessaires au développement d’une citoyenne ou d’un citoyen responsable — par exemple, le bien, le mal, la justice, la liberté, l’obéissance, le respect ou l’altruisme — à partir du questionnement et du dialogue.

La philosophie permettrait, en outre, de développer certaines habiletés nécessaires à l’analyse d’enjeux éthiques. Les élèves apprendraient notamment à justifier leurs idées, déceler des sophismes, définir des concepts, évaluer des arguments et nuancer leur pensée. Enfin, ce processus ne serait pas fait individuellement, mais collectivement : les élèves construisent leur pensée au contact de celles des autres et à travers le dialogue et l’argumentation.

Développer sa culture politique

De nature interdisciplinaire, la culture politique s’alimente de plusieurs traditions, dont la philosophie, le droit constitutionnel, l’histoire, la sociologie et la psychologie.

Au contact de ces traditions, les élèves pourraient par exemple réfléchir à l’être humain comme animal politique. La compréhension des textes constitutionnels pourrait aussi contribuer à l’éducation juridique des élèves en les amenant à réfléchir aux implications et aux limites de leurs droits et libertés, comme la liberté d’expression ou la liberté d’association. Enfin, ils pourraient également se pencher sur le rôle joué par les groupes de pression dans notre société et ils pourraient se questionner sur le comportement citoyen ainsi que sur les sources d’influence de leur propre comportement, notamment la famille, les amis ou les médias.

Construire sa pensée politique

La pensée politique repose sur la capacité à mobiliser la culture politique et à employer des approches et des méthodes appartenant aux sciences humaines et sociales pour formuler une opinion autonome et avisée sur une question ou un problème d’ordre politique.

La compétence liée à la pensée politique se manifeste entre autres par la reconnaissance d’un problème politique dans toute sa complexité ainsi que par l’identification des acteurs qui sont au cœur de ce problème. Qui plus est, une citoyenne ou un citoyen doté d’une pensée politique est plus susceptible de participer à la vie en société, car il possède les outils pour analyser, mettre en discussion les idées adverses, voire résister à certaines idées qui mettent en péril la vie démocratique.

Pour un programme d’éthique et politique

Enfin, un programme d’éthique et politique permettrait de mieux préparer des citoyens informés, critiques et impliqués socialement, ce qui répond aux objectifs du thème « participation citoyenne et démocratie » présenté par le Ministère. Par ailleurs, la crise liée à la COVID-19 et à la montée des idées complotistes au Québec nous a révélé l’urgence de développer le dialogue philosophique, la culture politique et la pensée politique des citoyennes. Ainsi, la mise en œuvre d’un tel programme représente peut-être bien un rendez-vous avec l’histoire.

* Ce texte est tiré d’un mémoire présenté dans le cadre des consultations portant sur le programme d’études Éthique et culture religieuse