Il y a un demi-siècle disparaissait Jimi Hendrix. Il avait 27 ans. Il n’aura enregistré que trois albums studio en deux ans. Jimi n’est pas l’inventeur de toutes ces choses que la culture populaire lui prête : les guitares enregistrées à l’envers, le feedback, le fuzz, les flanges, les effets scéniques (jouer avec les dents, derrière la tête)… Tout ça existait déjà. Les Paul, les Kinks, T-Bone Walker étaient passés par là.

Philippe Navarro Philippe Navarro
Musicien

Le génie de Hendrix – que Chas Chandler a eu le flair de faire éclore à Londres, en le logeant dans l’appartement de Haendel – résidait dans son talent d’alchimiste. Jimi a fusionné le blues du delta sauce Robert Petway (un répertoire en désuétude, le Blues Revival des Clapton et Bloomfield pompant le son de Chicago) avec le psychédélisme anglais dernier cri, sauce Syd Barrett. Hendrix (ou du moins son producteur, Eddie Kramer) épicera ce mélange déjà détonnant de flashes de musique contemporaine, avec des éclats de bruitisme électrostatique empruntés à Varèse et à Xenakis.

Cette improbable et géniale fusion de genres éclatés au possible, à la fois groundés et complètement cérébraux, est inédite à ce jour. Aussi, spinner un pressage original de Jimi en 2020, pour un ado, est toujours aussi excitant, intrigant, inspirant.

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Spectacle de Jimi Hendrix à Stockholm, en Suède, le 24 mai 1967

Hendrix le guitariste de légende a eu ses émules assumées : Robin Trower, Lenny Kravitz, John Frusciante. John Mayer remplit encore des arénas à jouer et chanter comme lui, avec une copie de sa guitare de Monterrey. Stevie Ray Vaughan lui a beaucoup emprunté. Van Halen s’accordait un quart de ton en-dessous pour lui rendre hommage. Vernon Reid lui voue encore un genre de culte. Prince lui doit… tout.

Or, la marque la plus durable de Hendrix un demi-siècle après sa mort n’est pas tant son jeu à la guitare, inégalé.

Hendrix, avec sa prosodie parlée, non métrique, puisant dans la tradition africaine par l’entremise du Delta, a jeté les bases du R & B contemporain et même du hip-hop. Castles Made of Sand, Axis Bold as Love, Crosstown Traffic, Wait Until Tomorrow, sans compter sa version de Like a Rolling Stone… Dylan puisait aux mêmes eaux. Ces titres de Hendrix – et tant d’autres – éternels et par le fait même actuels, infusent le répertoire contemporain des Cosmo Pyke, Childish Gambino, Rex Orange County, sans parler de celui de géants comme Frank Ocean (qui a samplé Hendrix sur son premier album) ou encore Kendrick Lamar, plus jazzy. Ces artistes en influenceront d’autres : dans 50 ans, Hendrix sera encore écouté, peut-être même davantage que ses illustres contemporains.

Jimi et le Québec

Ici, au Québec (comme dans le reste de la francité, d’ailleurs), Jimi aura été plus discret, et l’est toujours. Aucun des groupes de « versions » des 60s n’a eu le calibre de s’y attaquer, sauf les exceptionnels The Haunted avec Vapeur mauve (une pièce qui fera des apparitions dans le répertoire live de Jean Leloup). Il n’y a pas de honte : l’album de reprises Power of Soul (2004), pourtant constellé de stars, n’offre aucune version franchement convaincante. Tant d’artistes ont pu faire l’un ou l’autre, mais presque personne (Prince ?) n’est parvenu à marier sa furie (Machine Gun) à sa sensibilité la plus éthérée (Little Wing). Paradoxalement, son influence la plus canalisée, peut-être même toutes nationalités confondues, l’est sur le Montréalais Frank Marino (il aurait été visité par l’esprit de Jimi lors d’un voyage astral : passons).

Mais Hendrix vit encore ici aujourd’hui à travers… Jean Leloup ! Il est un soliste hors normes, mésestimé, qui aurait franchement dû jouer davantage de guitare sur ses albums.

Mais encore une fois, c’est le débit, la prosodie, la métrique de son approche vocale, rappée mais pas tant, qui révèlent cette influence manifeste. Laquelle fera ici aussi des petits, Leloup étant l’artiste québécois le plus marquant des dernières décennies. Dans 30 ans, un jeune d’Amos, peut-être métissé comme l’était Jimi (Cherokee) chantera comme Leloup, qui lui chantait comme Hendrix… Et cette chanson de l’an 2050 sera candide, fraîche, et pétillante, et éternelle. The Wind Cries Mary.