Se découvrant héritier d’une histoire qu’il n’a pas choisie, Alexandre Poulin dénonce dans cet essai l’art de la demi-mesure dans l’imaginaire politique québécois.

La société québécoise du XXIe siècle se réfère rarement à son histoire d’avant la Révolution tranquille, sa catégorie imaginaire fondatrice. Lorsqu’il lui arrive de le faire, c’est moins pour enrichir ses débats du moment que pour célébrer de manière emphatique la modernité qu’elle aurait conquise au tournant des années 1960. On ne compte plus les comparaisons avec Maurice Duplessis dont plusieurs premiers ministres québécois ont fait l’objet. Au demeurant réducteur, ce procédé vise à disqualifier le passé pour masquer l’historicité du présent. Pourtant, le passé d’une collectivité est partie intégrante de son présent en ce sens que le passé demeure vivant et réapparaît sous diverses formes. Qu’on ne s’y méprenne pas : la société québécoise n’a pas pour maître le passé. En croyant s’être délivrée des pesanteurs de son histoire, elle a renversé la formule de Lionel Groulx pour qu’elle devienne « notre maître, l’avenir ». Les élections du 1er octobre 2018, qui ont porté la CAQ au pouvoir pour la première fois, invitent à une réflexion plus profonde que celle qui se résume à constater, soit pour s’en réjouir, soit pour s’en désoler, la fin de l’alternance politique entre le Parti québécois et le Parti libéral du Québec.

Dans l’histoire du Québec, aucun scrutin n’a davantage fait la rencontre du passé que celui-là.

Le nouveau premier ministre du Québec, François Legault, était un virulent promoteur de l’indépendance. Depuis son retrait de la vie politique, en 2009, et son retour à la tête de la CAQ, en 2011, il a plutôt choisi la voie du nationalisme autonomiste qui, sans être apathique, vise moins des modifications politiques de l’ordre constitutionnel canadien que des améliorations de l’économie de la « nation québécoise ». L’ancien député et ministre du PQ, le « premier » Legault, défendait une dimension politique de la nation, destinée à doter la nationalité québécoise d’un statut politique par l’accession à l’indépendance. L’actuel premier ministre et chef de la CAQ, le « deuxième » Legault, s’est replié, depuis son retour en politique, sur une conception culturelle de la nation en ce que l’achèvement de celle-ci n’est plus conditionnel à sa mise en forme politique. À notre avis, cette conversion évoque le passage d’Étienne Parent (1802-1874) du concept de nation politique à celui de nation spirituelle. Si la posture du premier Legault est différente de celle du jeune Parent parce que celui-ci était modéré et celui-là radical quant au destin politique de la nation, les idées du deuxième Legault ressemblent à celles du vieux Parent quant à l’importance de l’économie comme moyen de défendre la nationalité. Cette concordance nous amène à nous interroger sur le sens de l’histoire du Québec. […]

La répétition de l’histoire

[…] Au XIXe siècle, l’évolution de la pensée de Parent est représentative de la trajectoire des Canadiens qui, après 1840, deviennent progressivement des Canadiens français. L’inachèvement d’un projet politique d’envergure, celui des Patriotes, a entraîné le repli culturel d’une société qui devait affronter sa nouvelle situation historique en se structurant à la base. Il ne s’agissait plus de devenir des sujets libres de Sa Majesté mais de conserver ses lois, ses coutumes, sa religion et sa langue. L’échec de 1837-1838 et l’Acte d’Union ont rendu inopérante la volonté des élites canadiennes-françaises de transformer leur nation en communauté politique, et cette nation culturelle a vécu à l’écart du politique pendant près d’un siècle. Mais les replis ne sont jamais définitifs ; les nœuds demandent à être dénoués.

La Révolution tranquille a été la version québécoise d’une modernisation observée dans plusieurs pays, mais elle n’a pas mené à la libération politique du Québec.

Or, Jean Lesage disait des élections du 22 juin 1960 qu’elles représentaient en elles-mêmes une libération politique. L’imaginaire collectif et la réalité politique ne parviennent pas toujours à se réconcilier.

De la même façon que le cheminement d’Étienne Parent est indissociable de celui de sa nation, la douce conversion de François Legault, bien qu’elle se soit opérée dans des conditions différentes, annonçait un rattrapage sans horizon, celui d’une nation qui n’est pas parvenue à adopter le vocabulaire de la politique et qui revendique ce qu’elle est plutôt que de se donner les moyens d’être librement. N’est-ce pas un chemin que les Québécois ont déjà foulé ? La passion de l’inachèvement permet de demeurer dans un état analogue à l’enfance, certainement en état de minorité, et de rencontrer les mêmes écueils qu’un adulte sans toutefois en assumer les responsabilités. Ce n’est pas parce qu’il fait tempête à l’extérieur qu’on délaisse pour autant l’entretien de la maison commune, mais l’idée de « souveraineté culturelle », qui a été promue par Robert Bourassa et qui demeure un vœu pieux du gouvernement actuel, ne renforcerait les ressorts de la collectivité que pour lui permettre de maîtriser sa marginalité. L’accession à ce type de souveraineté, qui ne verrait le jour qu’à la suite de longues et improbables modifications constitutionnelles, consacrerait pleinement la disjonction entre la nationalité et le statut politique.

La société québécoise n’a-t-elle pas toutes les allures d’un bateau qui n’arrive jamais à accoster, d’un champ qui ne finit jamais d’être fauché ou, à l’opposé, d’une parcelle de terrain rocailleuse très peu propice à l’éclosion des semences ? On ne sait plus guère si l’histoire se répète ; on ne sait plus guère, ce qui est différent, si elle en est toujours au même point que jadis.

Un désir d’achèvement
Alexandre Poulin
Éditions du Boréal, août 2020
200 pages