Le gouvernement fédéral annoncera le 23 septembre sa stratégie de relance et le gouvernement du Québec s’apprête à faire de même très bientôt.

HENRI-PAUL ROUSSEAU HENRI-PAUL ROUSSEAU
Professeur associé aux HEC Montréal, professeur invité, École d'économie de Paris, Fellow invité, CIRANO, Senior Fellow, Institut C.D. Howe

Dans de nombreux pays, la pandémie et la montée du protectionnisme ont remis à l‘ordre du jour les politiques de développement industriel qui avaient été abandonnées avec la montée de la mondialisation des dernières décennies. L’achat local, la fabrication locale, la réduction de la dépendance extérieure, le rapatriement des entreprises et l’aide aux champions locaux et nationaux sont des thèmes que l’on retrouve dans le discours de presque tous les leaders politiques à l’échelle mondiale.

Le retour à de telles approches est tout à fait compréhensible compte tenu des effets inégalitaires que la récente vague de mondialisation a provoqués et qui sont accentués tous les jours par la révolution numérique, couplée à la pandémie. Les défis sont immenses et complexes, car les gouvernements sont extrêmement endettés, l’économie mondiale subit de fortes pressions déflationnistes et la planète tout entière fait face à l’urgence écologique ; c’est dans ce contexte que la boîte à outils de la politique de développement industriel revient en force.

Or le développement industriel et la croissance économique qui en résulte prennent du temps et ne suivent pas des trajectoires facilement prévisibles. En fait, c’est seulement après coup que l’on peut identifier le chemin parcouru. Par exemple, la transformation qu’a connue la ville de Québec depuis 30 ans est phénoménale. Les premiers projets en optique ont été lancés dans les années 80.

La région de la capitale nationale compte aujourd’hui un vivier important de diplômés qui œuvrent, avec leurs centres de recherche et leurs entreprises, dans des secteurs d’avenir, dont la photonique, le biomédical et les technologies de l’information.

Sur la même période, la grande région de Montréal a abrité dans ses universités des chercheurs de haut calibre en mathématiques, recherche opérationnelle et génie informatique. Ce qui explique qu’elle s’est vu reconnaître à un moment donné un rôle de leader mondial dans le domaine de l’intelligence artificielle. On pourrait nommer plusieurs autres secteurs et plusieurs autres régions du monde qui ont pris des décennies à bâtir les conditions de leur « succès instantané ».

Ce constat sur la durée ainsi que les études sur les politiques de développement industriel établissent également que ce long chemin parcouru se fait « dans et par » des écosystèmes sectoriels et régionaux qui se sont appuyés sur des infrastructures publiques et des entreprises de toutes tailles. Ces écosystèmes performants sont de véritables viviers de la croissance. On peut noter qu’ils comportent un très grand nombre d’acteurs privés et publics interconnectés :

– de grandes entreprises, des PME, des entreprises en démarrage, des incubateurs, des investisseurs en capital de risque, des sociétés de services-conseils et des fournisseurs locaux et régionaux de machinerie, prototypage, tests, etc. ;

– des centres de recherche de niveau collégial et universitaire ;

– des agences gouvernementales et des institutions capables d’intégrer des immigrants qui s’ajoutent à la communauté étudiante et à la main-d’œuvre active ;

– des institutions sociales, sportives et culturelles de qualité ainsi que de bonnes infrastructures de transport, de communication et de services internet.

Reconnaissant l’importance de la durée et du rôle essentiel des écosystèmes, les politiques gouvernementales qui ont eu du succès ont en général été de nature horizontale, intervenant au niveau des infrastructures et des grandes politiques publiques, et lorsque leurs interventions ont été verticales, elles sont venues en appui à des écosystèmes déjà performants.

Trois priorités

Quelles sont les implications de tout ceci pour les plans de relance que nos gouvernements s’apprêtent à dévoiler ? Où faut-il mettre les priorités ? Où faut-il investir ?

La réponse peut se faire en trois temps :

1. Adopter des politiques horizontales structurantes sur la durée.

Les politiques horizontales doivent aider la société de même que les entreprises à relever les défis de la transition numérique, écologique et démographique tout en assumant la gestion de la crise sanitaire. Les gouvernements doivent assumer le leadership de la mise en place des infrastructures numériques (oui, une « Baie-James numérique »), mettre en place des réserves stratégiques en cas de manifestation de risques systémiques (pandémie, inondations, etc.) tout en « incitant » tous les secteurs à gérer avec succès la transition écologique.

2. Renforcer les écosystèmes déjà performants.

Plusieurs secteurs et régions du Québec et du Canada possèdent déjà de tels écosystèmes, mais il serait nécessaire de mieux les connaître, de les comparer avec ceux existant dans d’autres pays et d’autres régions pour établir avec chacun d’eux un plan de renforcement adéquat. Ce plan devient une base de discussion pour alimenter une démarche sectorielle ou régionale de développement et de croissance par les parties prenantes de l’écosystème et les gouvernements. Le principe directeur : identifier les viviers performants et bien les alimenter.

3. Enfin, oui, sauver les champions s’ils jouent un rôle clef dans les écosystèmes performants.

Consultez l’article de la série Perspectives du CIRANO