Deuxième d’une série de six textes sur la politique américaine à la veille des élections présidentielles, la bataille du Brexit au Royaume-Uni et la montée du populisme en Italie, en France et en Allemagne

Jason Hackworth Jason Hackworth
Professeur de géographie à l’Université de Toronto

Personne n’a jamais dit de Donald Trump qu’il était un être particulièrement stable ou qu’il avait la réputation de conserver une position cohérente sur des dossiers complexes, malgré toutes les idées délirantes qu’il se fait de lui-même. Il semble pourtant que sa relation d’amour-haine avec la « ceinture de rouille » (Rust Belt) américaine soit particulièrement incohérente.

D’un côté, Trump reconnaît clairement l’importance politique de cette région industrielle. Il a passé pratiquement toute la campagne de 2016 à se plaindre du fait que de bonnes personnes de la région se sont fait voler des emplois par la Chine et le Mexique. Ses séances photo les plus populaires depuis le début de sa présidence sont celles qui ont eu lieu dans des usines du Midwest, alors qu’il se vantait de la prétendue reprise industrielle. Même lorsque les gens les plus exécrables de la région se pointent avec des armes d’assaut et menacent de s’en prendre physiquement à la gouverneure du Michigan pour s’opposer au confinement décrété dans l’État à cause de la COVID-19, il se fait un devoir de soutenir ces « gens très bien ».

Voilà qui contraste fortement avec les messages qu’il envoie aux grandes villes de la ceinture de rouille. Même si Trump reconnaît que ces régions vivent des temps difficiles à cause de la désindustrialisation, il ne se gêne pas pour les diaboliser. Chicago, Detroit et Flint sont des « trous à rats » et des « zones de guerre » ; leurs résidants sont paresseux, violents, se croient tout permis et méritent la tolérance zéro. Tandis que j’écris ces lignes, Trump et son département de la Justice ont envoyé des agents circuler dans certaines de ces villes à bord de camions banalisés pour « combattre le crime », une mise en scène hautement théâtrale pour l’aider à se faire réélire. La guerre menée par Trump contre les villes noires est un ultime effort pour rétablir sa crédibilité avant les élections de novembre. Que doit-on en déduire s’il s’agit de sa stratégie la plus sûre ?

Trump comprend que ses partisans sont nombreux à se réjouir des actes de brutalité commis à l’endroit des villes noires. Cette violence confirme leurs croyances selon lesquelles la criminalité, le vice et le danger sont omniprésents dans ces villes.

Comment une ville en vient-elle à être considérée comme une ville « noire » ? Cette désignation n’exige aucune sociologie analytique sérieuse ; une ville n’a donc certainement pas besoin d’avoir une population majoritaire de Noirs. Puisqu’il s’agit d’un acte symbolique, une ville a simplement besoin d’être dépeinte comme étant « noire » par des conservateurs blancs. Une ville où la pauvreté touche visiblement les Noirs d’un même quartier ? Oui, elle est considérée comme une ville noire. Une ville où il y a un soulèvement après un acte de brutalité policière ? Oui, c’est sans aucun doute une ville noire. Une ville dirigée par un maire noir ? Voilà qui officialise le statut de ville noire. Une ville qui a vu naître le premier président américain de race noire ? C’est trop facile.

Une stratégie payante

D’un point de vue électoral, il est payant pour les conservateurs d’attaquer les villes noires. Dans un ouvrage publié récemment (Manufacturing Decline, Columbia University Press ; 2019), j’explique que la haine réactionnaire envers les villes noires de la région a exacerbé les douleurs causées par la désindustrialisation des 50 dernières années. Les différences démographiques entre milieux urbains et ruraux s’observent dans toutes les régions, mais elles sont beaucoup plus polarisées dans le Midwest. Ses régions rurales et suburbaines sont exceptionnellement blanches, tandis que bon nombre de ses villes sont exceptionnellement noires. La situation crée une dichotomie entre le « nous » et le « eux » qui n’a pas d’équivalent ailleurs au pays. Cette dichotomie a été exploitée à fond par les conservateurs (dans les deux partis, mais surtout dans le Parti républicain) depuis le mouvement pour les droits civils.

Les disparités du passé et du présent dans l’application de la loi, l’accès à l’emploi et le financement du logement sont bien documentées et répriment les espaces comptant une majorité de Noirs dans la région.

Les politiciens éloignés des grands centres métropolitains en Ohio, au Michigan et en Illinois se servent de la « pathologie » et de la « corruption » de Cleveland et de Detroit. À leur arrivée au pouvoir, ils s’approprient la législation locale, restreignent la capacité des maires à attirer de nouvelles entreprises et emprisonnent plus de citoyens. Évidemment, ce genre de situation avive les douleurs de la désindustrialisation et coupe court aux espoirs de transformation économique.

Les manifestations publiques de cruauté envers la classe ouvrière noire et ses milieux de vie ont longtemps contribué à renforcer la solidarité de la classe ouvrière blanche. L’envoi de troupes à Detroit ou dans le sud de Chicago en martelant le message de l’ordre public est une mise en scène à peine subtile. Le président juge qu’il s’agit du chemin le plus sûr vers sa réélection, et d’un moyen d’unir sa base, ce qui en dit beaucoup sur le rôle du racisme anti-noir dans le mouvement conservateur moderne et la ceinture de rouille américaine.

Demain : La classe ouvrière multiraciale d’Angleterre