C’est en interviewant John Diefenbaker que j’ai appris que John A. Macdonald était petit. Dief vouait une telle admiration à Macdo qu’il a acheté son lit afin de pouvoir dormir dedans. Comme le lit était trop petit, il a dû le faire rallonger.

ALAIN STANKÉ ALAIN STANKÉ
Journaliste, producteur et ex-éditeur

Je savais donc que le premier premier ministre du Canada était petit de taille, mais j’avoue que j'ignorais qu’il ait pu être également petit moralement.

Après être sorti de l’ombre, Macdonald est donc entré dans la boue. Sa statue – contre laquelle les chiens et les pigeons avaient l’habitude de faire leurs besoins – a été déboulonnée.

D’autres monuments sont dans la ligne de mire.

On vise entre autres la statue du fondateur de l’Université McGill, celle de Dollard des Ormeaux (que le « Groupe Libération Socialiste » a récemment recouverte de graffitis) et plusieurs autres.

Ce n’est certes pas la première fois que les responsables de la toponymie montréalaise sont confrontés au problème. Dans le passé, la Ville a dû remplacer le sabre de Dollard, que des vandales avaient réussi à dérober à trois reprises en une seule année. La statue représentait, pour eux, une valeur qui n’avait rien à voir avec celle du patrimoine.

De même que pour ces brigands qui ont réussi à déboulonner un jour la statue ailée de la Victoire de Samothrace (de 10 pieds de haut), au cimetière Notre-Dame-des-Neiges. On imagine bien que l’œuvre en question n’a pas été stockée dans leur musée personnel, mais qu’elle a fini ses jours dans une fonderie.

Ce fut aussi le cas pour un monument du Vieux-Montréal, consacré à John Young, au pied duquel se trouve une statue de Neptune. Il avait beau être le dieu des eaux, protecteur des pêcheurs, des bateliers et des chevaux, le pauvre Neptune n’a pas réussi à se protéger contre des brigands sans foi ni loi qui lui ont scié une jambe, qui a pris sans doute, elle aussi, le chemin d’une fonderie. En attendant que Neptune, devenu unijambiste, soit remis en état, en guise de prothèse, les responsables de la Ville lui ont collé… une jambe de bois !

On n’arrête pas le progrès !

Tous ces actes de vandalisme (qui ne datent pas d’hier) s’inscrivent dans une dynamique que l’on observe depuis quelques semaines, aux États Unis, à la suite des manifestations dénonçant la brutalité policière et la mort de George Floyd.

Je conseillerais à ceux qui seront chargés de se pencher sur l’avenir de nos monuments de suivre le conseil de Novalis, qui disait : « Si vous apercevez un géant, regardez d’abord la position du soleil, et voyez si le géant n’est pas l’ombre d’un pygmée. »

Je n’ai rien contre le déboulonnement de statues, j’espère seulement que l’on préservera leurs socles qui pourraient servir à honorer les véritables héros.

Je pense notamment à Léo Major*, alias « le fantôme borgne », un Québécois qui a servi dans le régiment de la Chaudière et qui s’est distingué de façon magistrale lors de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée. Entre autres exploits, il a réussi à chasser les Allemands et à libérer, à lui seul (!) une ville hollandaise de 50 000 habitants !

Pour rendre hommage à celui que les Pays-Bas considèrent comme un « héros national » (cité en exemple dans les écoles), la municipalité de Zwolle a donné son nom à la plus grande artère de la ville. Alors qu’en banlieue de Montréal où il est enterré, il n’a droit qu’à une plaque minuscule cachée la plupart du temps sous les feuilles mortes et la neige.

Décidément, il n’y a pas de lumière sans ombre.

* Léo Major, le fantôme borgne, film de Bruno Desrosiers. Léo Major, un héros résilient, livre de Luc Lépine (Éditions Hurtubise)