Près de cinq mois après le début de la pandémie, nous commençons à voir à quoi ressembleront nos visites à l’épicerie après la pandémie. Certaines pratiques délaissées reviendront tandis que diverses mesures instaurées récemment s’imposeront à tout jamais.

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Sylvain Charlebois Directeur principal, laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire, Université Dalhousie

D’abord, se nourrir coûtera plus cher, comparativement au coût de la vie. Ce phénomène s’observe partout en Occident, y compris au Canada. On s’attend à ce que le prix des denrées alimentaires augmente de 4 %. Les coûts supplémentaires associés au virus et aux précautions sanitaires constituent une somme trop importante pour que les agriculteurs, les transformateurs et les distributeurs puissent les absorber. Les résultats financiers pour les premiers trimestres de l’année impressionnent, certes, mais les prochains s’avéreront plus difficiles. Une nouvelle concurrence émerge et pointe à l’horizon pour le secteur. Par exemple, plusieurs producteurs et transformateurs ont pivoté pour vendre directement aux consommateurs afin d’atteindre ceux qui recherchent de nouvelles options. De plus, l’industrie de la restauration atteint à peine à 60 % du chiffre d’affaires qu’elle réalisait avant la COVID-19.

Les produits comme le bœuf ont augmenté, jusqu’à 20 %, depuis janvier. Certains facteurs n’ont rien à voir avec la pandémie, mais la COVID-19 n’a pas aidé non plus. La sécurité alimentaire représentait un défi au Canada avant même que la pandémie n’aggrave les choses. Le ratio de Canadiens qui ont connu l’insécurité alimentaire au moins une fois au cours des 12 derniers mois est passé de 1 sur 8 à 1 sur 7. En d’autres termes, près de 700 000 Canadiens de plus vivront l’insécurité alimentaire d’ici l’été prochain. C’est énorme. Des organismes comme Moisson Québec et les banques alimentaires jouent un rôle crucial. Aucun programme gouvernemental, pas même le Programme canadien d’urgence, qui prendra fin prochainement, ne peut soutenir les Canadiens aussi efficacement. Vu notre économie chancelante, la situation risque de se détériorer cet automne, malheureusement.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

« À l’avenir, il y aura moins de choix à l’épicerie », note l’auteur.

Un autre changement remarqué touche les denrées périssables. En effet, les aliments périssables deviennent à la mode maintenant puisque les consommateurs passent plus de temps dans la cuisine. Viandes, fruits et légumes ont tous la cote. Rester à la maison permet aux gens de transformer leurs propres aliments de façon plus fréquente. Les denrées non périssables ont connu une grande popularité au début de la pandémie, mais depuis les derniers mois, les consommateurs se familiarisent avec les ingrédients qu’ils peuvent cuisiner.

Avec plus de gens qui travaillent de la maison, on s’attend à voir augmenter la fréquence des achats de produits frais.

À l’avenir, il y aura aussi moins de choix à l’épicerie. Pour les multinationales propriétaires de grandes marques, les choses se compliqueront. Plusieurs de ces produits se retrouvent dans les allées au milieu du magasin. Vous les connaissez tous. Les portfolios de marques des entreprises risquent de diminuer, et un choix plus restreint sera offert aux consommateurs dans les mois à venir. Trop de choix coûte trop cher. Après tout, avons-nous vraiment besoin de lait à saveur de Twinkie ? Gérer un magasin par les temps qui courent coûte plus cher comparativement à la même période l’an dernier. Plusieurs magasins fermeront ou se convertiront en magasin de vente au rabais pour servir une économie affaiblie par une récession. Avec au-delà de 39 000 produits différents, le magasin moyen risque de voir ce nombre diminuer.

Achat en ligne

Un autre changement important que nous vivons réside dans l’achat d’aliments en ligne. En seulement cinq mois, le commerce en ligne a explosé. Le pourcentage des ventes en ligne pour le secteur agroalimentaire avant la pandémie se situait autour de 1,7 % du chiffre total du secteur. Ce pourcentage pourrait passer à 4 % d’ici la fin de 2020. Les magasins d’alcools, les boutiques spécialisées, et bien sûr les épiceries traditionnelles offrent maintenant la livraison. Commander de la nourriture en ligne devient tout à fait normal ces jours-ci.

Si vous vivez dans une ville de plus de 200 000 habitants au Canada, une commande en ligne livrée en moins de deux heures est très réaliste, avec peu ou pas de substitutions. Les attentes changent et nos habitudes aussi.

Toutefois, en commandant en ligne, il faut s’attendre à payer davantage. En moyenne, pour une commande d’environ 40 articles, comprenant les frais de livraison, les consommateurs paieront de 7 à 10 % de plus pour les aliments livrés comparativement à une visite à l’épicerie. Le ramassage en magasin coûte moins cher. Toute une différence, mais pour les gens coincés à la maison, pour une raison ou une autre, pour les personnes handicapées, les personnes âgées et les personnes en isolement, c’est une solution fortement appréciée. Avec le temps, nous nous attendons à ce que les frais supplémentaires associés aux commandes diminuent, dans le but de ne pas abuser de ceux qui n’ont pas d’autre choix. Mais l’achat de nourriture en ligne est assurément là pour de bon.

Quant au plexiglas, aux flèches sur le sol, aux masques et au personnel affecté au nettoyage des chariots, ils disparaîtront peut-être… éventuellement.