Étrange époque que celle où l’on ne parle dorénavant que pour se rencontrer en des lieux communs, neutres. Le discours, chose précieuse qui habite l’Agora de la Grèce Antique, fondement de la démocratie, fondement des libertés, n’a plus la cote.

Marc-André LeChasseur
Marc-André LeChasseur Associé chez Bélanger Sauvé et professeur adjoint à l'Université McGill

La situation vécue par la professeure de l’Université Concordia dont Isabelle Hachey fait état des déboires dans sa chronique du 15 août* (elle a prononcé le mot nigger en citant le titre d’un livre) frôle l’absurde. Outre que cette censure enferme tous les délateurs moraux dans leur propre prison virtuelle de vertu apparente et de rectitude politique qui empêche et dissout le discours, elle entraîne également un effet bien plus profond. En poussant aux extrêmes le droit au respect des spécificités individuelles par une censure des mots impropres à être dits, les délateurs offensés atteignent, avec force précision, la cible inverse. Ils condamnent la pensée dans leur société et étouffent les libertés dont ils font une promotion extrême et inconsidérée. 1984…

Nous vivons dans un État libéral. Le droit libéral est neutre. On peut résumer sa pensée comme suit : ne pas nuire à autrui et permettre l’expression libre des différences. Or, la liberté de chacun n’est pas la liberté de tous. Cela implique forcément qu’il y aura compétition ou concurrence entre les diverses libertés. Il y aura également, tôt ou tard, le désir des uns de faire reconnaître leur spécificité et le désir des autres d’en parler.

La concurrence naît, automatiquement, de la cohabitation de deux libertés qui se côtoient et luttent pour occuper le maximum d’espace.

Jusque-là, nous sommes au cœur des Chartes des droits. Le droit libéral, dans sa neutralité, applique des tests développés par le tribunal et arbitre la portée de ces libertés. La plupart du temps, ce sont les juges qui doivent arbitrer la portée de ces libertés. L’État libéral ne balise pas suffisamment. Ou peut-être refusons-nous de telles balises. L’humoriste Mike Ward saura bientôt, par exemple, si sa liberté de s’exprimer devait céder le pas à celle de Jérémy Gabriel au nom du respect de sa personne et de sa spécificité. La Cour suprême en décidera et nous donnera l’heure sur l’état du discours au Canada, pays par ailleurs construit sur le mythe de la vertu canadienne afin de le distinguer de son vulgaire voisin impérialiste et expansionniste du XIXe siècle (les États-Unis).

Cette vertu libérale nous joue maintenant un tour. Tous les particularismes individuels ne sont pas égaux et ne méritent pas la même reconnaissance. En fait, reconnaître tous les particularismes individuels comme des spécificités qui méritent d’être protégées abroge la même garantie dont elle fait la promotion. La liberté pour tous, au nom du respect des individualités particulières, infiniment variables, abolit toute forme de discrimination au nom de l’égalité. Or, si nous sommes tous pour la vertu et la neutralité du libéralisme, la conséquence immédiate de cette uniformisation du respect de l’exception entraîne un conformisme social mur à mur qui s’appuie sur la rectitude politique.

La rectitude politique est l’antithèse du discours. Elle repose sur un dogme moraliste. La majorité y adhère, par mimétisme ou par peur de l’isolement. Elle renonce ainsi à tolérer les spécificités, dont la dissidence, au nom d’une pensée commune abstraite et glorifiée. En bref, le contraire de la liberté qu’elle protège. 1984…

Un dogme moraliste (peut-être éthique, peut-être pas) inquiète. Car il produit un effet direct, incontournable, incompressible et dangereux : il disqualifie la dissidence… et demande aux juges d’arbitrer les différences. Une société qui disqualifie la dissidence au nom du respect des particularismes de toute sorte (la dissidence n’est-elle pas une particularité à respecter ? ), viables ou non, constamment en redéfinition, fait le choix de neutraliser l’autre liberté concurrente, soit celle de parler. Laquelle prévaut ? Celle de dire ou celle d’être ?

La défense des droits particularisés est nécessaire pour éviter des situations de discrimination inacceptables dans une société égalitariste. Mais le droit de dire, de parler, de discourir, d’être dissident est encore plus fondamental.

Limiter indûment ce droit au nom de la glorification des particularismes individuels et de la rectitude politique efface une société, la dissout, l’empêche d’agir collectivement. Avant de condamner votre voisin ou votre professeur pour un choix de mots que la rectitude politique ne tolère pas, dites-vous bien que cette dissolution de type « voisinage », appliquée à une société globale, outre qu’elle neutralise dorénavant les mots, en viendra à neutraliser également la pensée. Or, une société qui ne pense pas n’existe pas collectivement.

Le libéralisme et le respect des particularismes individuels est sain, dans la mesure où il n’assassine pas ce pour quoi il a été créé en instaurant une dictature du « non-dit », fatale à la liberté et favorable à la dictature de la pensée imposée, laquelle a par ailleurs horreur des particularismes…

* Lisez la chronique d’Isabelle Hachey, « Mots tabous »