Le 4 août, Beyrouth a été secoué par une explosion massive, tuant plus de 150 personnes, en blessant des milliers et détruisant une grande partie de la ville. Cette catastrophe, attribuée à l’explosion de près de 2700 tonnes de nitrate d’ammonium, n’était pas un accident, mais un désastre évitable lié à la négligence et à la corruption du régime actuel.

Yara-Maria Coussa et Josef Nasr
Respectivement étudiante en sciences politiques et en développement international à l’Université McGill, et étudiant en sciences politiques à l’Institut d’études politiques, Paris

C’est justement en grande partie contre la corruption des élites politiques que la révolution libanaise, ou thawra, proteste depuis le 17 octobre dernier. Ce vaste mouvement populaire est, depuis, alimenté par une crise économique, sociale et politique qui s’éternise au pays du cèdre.

La détonation du 4 août n’a ainsi fait que raviver une colère déjà vieille de plusieurs mois, des milliers de Libanais ayant manifesté dès le lendemain afin de réclamer justice pour les victimes du drame.

Cette reprise des manifestations a conduit les ministres de l’Environnement et de l’Information à démissionner de leurs fonctions. Plus tard dans la semaine, les ministres des Finances, de la Justice et de la Défense ont également présenté leur démission. Le 11 août, le premier ministre a à son tour démissionné, entérinant ainsi la dissolution du gouvernement.

Il serait toutefois prématuré de présenter cette dissolution comme une victoire définitive pour la thawra. Les racines du problème sont en effet systémiques, la démission du gouvernement n’étant qu’une étape.

Abolir la Constitution

La Constitution libanaise a en effet été conçue pour promouvoir le confessionnalisme, divisant les Libanais et favorisant l’émergence de conflits entre ces derniers. Conformément à l’article 24 de la Constitution, la moitié des sièges du Parlement sont réservés aux chrétiens, la loi électorale y rendant de plus l’accès presque impossible aux indépendants et non-affiliés.

L’abolition de la Constitution est donc nécessaire à des réformes durables, celle-ci n’étant possible que par la démission du président Michel Aoun, du chef du Parlement Nabih Berri ainsi que du Parlement dans son ensemble afin de permettre la tenue de législatives anticipées.

Une solution temporaire devrait par ailleurs prendre source dans une reconnaissance internationale de la thawra en tant que représentante légitime du peuple libanais, la confiance du public envers les institutions publiques et les élites traditionnelles semblant avoir atteint un point de non-retour.

Cette reconnaissance est toutefois conditionnée à la formation d’une direction et à la promesse d’élections anticipées. Les élus définiraient les principales revendications du mouvement et fourniraient un plan d’action déterminé, à l’intérieur ou à l’extérieur des institutions publiques.

Ce développement est en outre nécessaire pour que la communauté internationale puisse interagir politiquement avec des personnalités politiques non affiliées aux élites traditionnelles. Par conséquent, la formation d’une opposition politique est indispensable pour donner au mouvement les moyens de ses ambitions.

Le principal obstacle à un changement durable semble être le Hezbollah. Cette organisation, responsable d’une part considérable de la corruption, est une entité qui existe au sein du gouvernement aussi bien qu’en dehors de celui-ci. La dissolution du gouvernement ne suffira donc pas à la neutraliser.

Le Hezbollah s’est développé en tant qu’État dans l’État depuis sa création en 1982. Cette milice pro-iranienne utilise son influence pour empêcher tout changement pouvant compromettre son emprise sur le pouvoir. Aucun programme politique évitant la question de l’armement du Hezbollah et de sa prédominance au sein de l’appareil étatique n’aboutira à des résultats significatifs.

Par conséquent, les demandes du mouvement devront s’ouvrir par l’appel à l’application des résolutions 1559 et 1701 de l’ONU prévoyant un désarmement de toutes les milices étrangères ou nationales à l’intérieur des frontières libanaises.

La thawra pourrait ainsi demander l’accord aux forces de l’ONU au Liban (FINUL) de prérogatives additionnelles (distribution alimentaire, aide à la reconstruction) et conditionner la tenue de législatives anticipées à leur supervision par l’ONU afin d’éviter leur instrumentalisation par les élites corrompues.

Le succès du mouvement dépendra ainsi de sa capacité à devenir une force et une solution de rechange politique crédible proposant de nouvelles structures et de nouveaux dirigeants pour l’avenir du Liban.