En réponse à la lettre des employés et ex-employés du Musée des beaux-arts de Montréal, publiée le 11 août *

Caroline Savic
Caroline Savic Ancienne coprésidente de l’Association des bénévoles du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM)

La lettre des employés et ex-employés relate que le conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) aurait fait le bon choix de congédier sa directrice générale et conservatrice en chef, qui, selon eux, aurait créé un climat de travail « toxique ». Ces employés et ex-employés, au total une centaine de signataires, ont partagé leur point de vue sur la crise qui secoue le MBAM en prétendant que leurs actions sont motivées par « la vraie vérité ».

Devant ce tumulte de commentaires et d’accusations, je ne peux m’empêcher de constater avec tristesse un « lynchage collectif » et une insensibilité sans borne. Le congédiement d’une personnalité que ce même groupe reconnaît être « une femme avec une grande vision et une capacité de rayonnement » a provoqué des enjeux incontestables.

Ces mêmes personnes demandent aux signataires d’une pétition qui a recueilli plus de 4500 signatures de réfléchir aux valeurs qui sont promues par le MBAM.

À cela, je réponds que justement les actions du conseil d’administration du MBAM ne sont pas motivées par ces valeurs qui demandent que les institutions culturelles suivent des normes élevées d’efficacité, d’efficience, sans parler de la notion fondamentale de la reddition de comptes.

Certes, chacun à le droit à son opinion, mais la responsabilité de la gestion du travail n’est-elle pas du ressort du département des ressources humaines, peu importe la nature de l’entreprise ? En 20 ans, peut-on croire que les ressources humaines du MBAM ne se soient pas acquittées de leurs obligations premières, de fournir aux employés « un cadre de travail sain », un des points d’ailleurs dont les employés du MBAM affirment ne pas avoir bénéficié pendant plusieurs années ?

C’est pourtant curieux que le sujet du « climat toxique » n’ait jamais été abordé à aucune des réunions du conseil d’administration du MBAM, dont j’ai fait partie brièvement.

J’ai quitté le C.A. du MBAM en 2016 à la suite de la dissolution de l’Association des bénévoles du MBAM, que je coprésidais. Est-ce qu’en l’espace de quatre ans et avec la venue « controversée » du nouveau président du C.A., la situation se serait détériorée à ce point ? Les employés affirment « que leurs griefs étaient bloqués et que des collègues avaient été mis au rancart à répétition ». Encore une fois, je demande où étaient les ressources humaines ? Qui doit-on congédier ici ? N’a t-on pas remercié récemment les directeurs des ressources humaines chez Ubisoft, un géant dans le domaine du divertissement, pour avoir permis « le harcèlement psychologique de ses employés » ?

Quand ces mêmes employés affirment n’avoir eu aucun pouvoir décisionnel au MBAM, il faut se poser la question du rôle de tout un chacun. À qui incombe la réussite ou l’échec ? À sa présidence, à sa direction générale ou aux employés ? Normalement, la responsabilité incombe à la présidence ou, le cas échéant, à la direction générale. Il est donc normal que les décisions soient prises avec son consentement. Après tout, elle est redevable à son conseil d’administration. La marge d’erreur est bien mince.

Gouvernance du MBAM

Ce qui m’amène à parler de l’enjeu principal de ce drame public, qui est la gouvernance même du MBAM. Le point n’est pas que l’ancienne directrice générale et conservatrice en chef ait été congédiée, car ce sera à elle de se défendre par la voix des tribunaux, mais bien la façon dont le congédiement s’est fait et le manque de transparence des membres actuels du C.A. du MBAM quant aux motifs qui justifient leurs actions. De fait, et aux termes de la Loi sur les musées, le MBAM est géré par un C.A. qui rend des comptes à ses membres par l'intermédiaire de son Assemblée générale annuelle et en partie à l’Assemblée nationale du Québec par l’entremise de sa ministre de la Culture et des Communications. Tous les membres d’un C.A. doivent adhérer au principe d’imputabilité et de transparence. Ils sont assujettis à une éthique institutionnelle incontournable, la reddition de comptes, qui consiste en une obligation liée aux responsabilités des administrateurs envers le public, ses membres et ses donateurs (dans le cas du MBAM). Cette reddition de comptes concerne le fait de répondre aux intervenants, en l’occurrence aux membres du MBAM, qui ont légitimement le droit de questionner les pratiques de gouvernance et de gestion sans pour autant en recourir à des actions légales. Or, à la suite de leurs refus répétés, le tout va se jouer devant les tribunaux.

Finalement, je ne peux m’empêcher de me demander ceci : si l’ancienne directrice générale et conservatrice en chef avait été un homme, aurait-il subi le même préjudice ?

Est-ce qu’on aurait terni ainsi sa réputation sur la place publique ? Ne connaissons-nous pas dans nos milieux de travail respectifs des hommes qui possèdent les caractéristiques que les employés et ex-employés du MBAM dénoncent chez l’ancienne directrice générale ? Ne sont-ils pas plutôt félicités pour leur « leadership » ?

On aura beau organiser des commissions parlementaires, inscrire l’égalité des femmes dans la Charte des droits et libertés et l’affirmer comme valeur fondamentale dans divers articles de loi, ce détournement de la justice au profit d’un C.A. totalitaire et opaque ne peut que faire reculer la cause des femmes. Au XXIe siècle, c’est inacceptable. Notre société mérite mieux ! Soyons solidaires et protégeons nos valeurs, nos acquis et la gouvernance de cette institution culturelle qui est notre fierté nationale.

* Lisez « MBAM : pour nous, la page est tournée »